Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le
Peintre l'écoutait.
Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-même. Son âme
avait repris sa tenue de retour. Demain, les chères habitudes, les
livres sous la lampe et les fleurs apprivoisées des serres parisiennes,
la présence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son coeur.
Mais Floche la tira par la manche hors de sa rêverie.
Elle était furieuse contre le Peintre, qui n'appréciait pas la Suisse:
--Comment peut-on être assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce
pays si universellement goûté? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site
créé exprès par Dieu pour le chemin de fer?
--Tenez le voilà justement, votre Gothard, avec ses «éternelles
neiges»...
--Où ça? où ça? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard!
Et elle vit le trou du Gothard à une courbe de la voie et elle admira
les petits villages de boîte à joujoux...
À la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par
économie et quand, à Bâle, l'employé cria: «Tout le monde descend!» la
voyageuse avisée demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et
Avertie débarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait
laissés dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon coeur de la
plaindre:--Elle aura filé sur l'Allemagne, la pauvre!--Allons aux
Trois-Rois, c'est un grand hôtel il y aura certainement de la place.
Il était minuit quand, chargés comme des portefaix, ils tombèrent sur
les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les
accueillit qui glapissait:
--Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu
trois chambres...
--Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...
--Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train
était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais
que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les
paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et
c'est un _Te Deum_ que vous pourrez chanter en mon honneur dans les
chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément,
demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez,
vous?
--Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes
amis.
* * *
Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de
voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au
fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la
gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles
lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce...
Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par
douzaine à tous les gondoliers?
Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine,
dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par
l'absence.
Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune
pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son
esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes
de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme
un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque
printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus
vivaces?
Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante,
elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme
et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres--les Arts et
les Hommes--l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage.