CHAPITRE XI

Le jour du départ, dès le matin, Avertie avait déjà son humeur de

retour, c'est-à-dire la petite joie de retrouver ses habitudes et la

très grande de revoir bientôt le B.-A. Lui seul la «complétait»

absolument, parce qu'il la comprenait.

Elle jeta un oeil mélancolique et attendri par la fenêtre, tandis que

Floche, en pet-en-l'air, se montrait sans pudeur à la nature et

déclarait:

--Oh! lagune rose, adieu! Oh! Reine de l'Adriatique, salut! On n'a pas

tort de te dénommer ainsi, ville inoubliable! etc....

La figure couverte de son masque de pommade, elle repassait à haute voix

ses sensations de voyage, devant Venise qui s'étalait sur l'eau glauque

de sa toilette matinale; et elle nomma _San Giorgio_, la _Salute_, les

_Arméniens_.

--Les Arméniens, répéta sourdement Avertie.

En bouffée soudaine, l'odeur des fleurs du cloître et l'enivrement de

cette matinée d'avril lui revinrent à la tête, ainsi que sa folle lettre

à Dick, son propre abattement quand il l'avait menée en gondole aux

jardins Eaden et sa désespérance à Saint-Marc. Ne saurait-elle donc

jamais «la vanité de tous désirs profanes»? Et se reposerait-elle un

jour dans la paix sous des ombrages semblables à ceux chantés par

Virgile? Oui, ce jour-là viendrait, elle le savait, mais dans la

vieillesse et si près de la mort, peut-être? Ah! elle ne les désirait

certes pas, ni la vieillesse, ni la mort: elle voulait vivre la vie le

plus possible et elle s'enorgueillit d'être aimée.

Soudain elle aperçut le bouquet qu'elle avait trouvé la veille sur la

cheminée de sa chambre, dans un vase d'aventurine, d'une forme simple et

antique; c'était un narcisse, une rose blanche, une tulipe et quelques

cinéraires--les fleurs des Arméniens.

Elle découvrit au pied du vase une carte sur laquelle Dick avait

transcrit en vers:

And you came, my love, so stealthily

That I saw you not

Till I felt that your arms were hot

Round my neck, and my lips were wet

With your lips; I had forget

How sweet you were. And lo! the sun has set

And the pale moon came up silently[6].

[Note 6: Et tu vins, mon amour, si furtivement que je ne te vis

point avant de sentir que tes bras étaient chauds autour de mon cou, et

mes lèvres humides sur tes lèvres. J'avais oublié combien tu étais

douce. Et voilà que le soleil s'est couché et que la lune pâle monte

silencieusement.--Lord Douglas, _In Summer_. (Dans le texte original,

ces vers s'adressent à un homme.)]

Et, subitement, elle eut envie de lui donner rendez-vous dans le village

d'Asolo, où ils devaient s'arrêter au retour. Presque aussitôt elle

repoussa violemment cette idée.

Floche, qui procédait à sa toilette, l'interpella comme tous les matins.

--Pouvez-vous me sangler?

Elle avait positivement maigri en ces dix jours; le cran était gagné: la

marque noire du lacet se voyait à quelques centimètres au delà de son

oeillet habituel. Avertie le lui annonça avec autant de joie que pour la

naissance d'un fils. Floche poussa des hourra!

--Au moins, comme cela, ça m'aura servi à quelque chose de voir Venise!

* * *

À l'heure dite, ils montèrent tous trois dans le petit canot automobile

qui fait le service de la gare.

La lagune les laissa partir sans un tressaillement de sa belle peau

liquide; pas un souffle, même pour accrocher les voiles des

voyageuses...

--Ce calme, dit Floche, ça sent mauvais l'orage. Cela s'appelle la

_Bonace_ (elle semblait parler d'un plat sucré). Tout cela c'est très

joli, mais quand on a un peu souci du voyage, cette perspective de

typhon vous gâte non seulement le moment présent, mais le reste de la

journée.

Avertie, ayant répliqué à Floche d'un air assez maussade qu'elle gâtait

aussi par ses réflexions saugrenues le plaisir des autres, celle-ci

l'appela avec dédain: «Sophie!»

La fumée s'élevait lourdement et stagnait dans l'air. Venise à cette

heure, trop nette et limpide, ressemblait, avec les fenêtres bien

découpées de ses édifices, à un jeu de dominos dont le Palais des Doges

aurait été le double-six.

Floche qui regardait les mouettes effleurer en Saint-Esprit le calme de

l'eau, dit dans un soupir:

--Ça rappelle _Parsifal_ et ce bon Wagner, mort ici. Ce sont peut-être

ses mânes qui traînent un peu dans le corps de ces bêtes?

Puis, comme un nuage passait sur _San Giorgio_, du même ton pénétré:

--Tiens! le campanile qui fume sa pipe!

Et plus loin, après avoir dépassé les gros pilotis en botte d'asperges

qui jalonnent le canal:

--Oh! le malheur affreux! Un bateau qui a fait faillite!

C'était un _cargo-boat_ sombré.

* * *

À la gare, Maud et son mari étaient venus dire adieu aux Pèlerins. Tous

se promenaient, bras dessus, bras dessous, à la Buranienne, tandis que

Floche choisissait soigneusement des cartes postales et que le Peintre

prenait son temps et les billets.

Tout à coup, il y eut un effarement. Le train partait dans trois

minutes. Le courrier musard ne s'était pas soucié de débarquer les

bagages:

--Il y a toujours, marmonnait-il, le train suivant qu'on peut prendre!

On lui arracha les colis des mains, à grand'peine, car il avait peur de

ne pas être payé. On donna à Maud de véhémentes explications pour le

«faire suivre» des malles, et, traînant les valises énormes et lourdes,

on s'échappe vers les wagons.

--_Padova! Padova!_ hurlait Floche d'une voix glapissante, agitant en

sémaphore des bras de toile blanche vers le chauffeur qui riait.

Quand, enfin, ils se retrouvèrent établis sur les banquettes de velours

rouge d'un confortable wagon et qu'ils se comptèrent, le Peintre seul

fut constaté privé de son bagage. Son précieux sac était resté sur le

quai, oublié dans la bagarre. Il contenait, naturellement, les objets

les plus utiles à leur «tour de fantaisie»: provisions de bouche,

Bædeker, kodack, indicateurs et lettres de recommandations.

Mais ils étaient jeunes et dans le bon train. Cela ne suffisait-il pas?

Floche, cependant, ne pouvait se consoler de ses efforts infructueux.

--Et ce qui m'aurait fait mordre cet homme, dit-elle en parlant du

courrier, c'est que, moi, Floche, archi-prête à neuf heures du matin,

j'aurais pu manquer le train par la faute de son imbécillité! (Et les

deux autres gardant le silence.) Cela n'empêche pas, reprit-elle un peu

choquée, que si je ne vous avais pas entraînés, les bras au ciel, en

criant _Padova! Padova!_ comme un certain général de l'Empire dont j'ai

oublié le nom, nous serions tous encore, sur le quai, à faire les zozos!

Avant midi, ils atteignirent Padoue. Ils débarquèrent sans plan, ni

guide, mais avec le soleil, de la bonne humeur et un brave cocher qui

les mena droit _à Santa Maria de l'Arena_, où ils tombèrent sur «la

pièce importante» de Padoue, l'église aux fresques de Giotto.

Le jardin qui la précédait était encore tout frais du printemps de la

veille. Dans une sorte d'arène, petite cuvette de verdure, où les

vieilles pierres se laissaient ronger par les lierres voraces, les

gradins avaient disparu sous la verdure, la brique écrasée rosissait les

sentiers tandis que des bambous, sous la brise, inclinaient leur

feuillage vert tendre.

Les fresques de Giotto leur firent une impression forte. Ce n'était plus

la grâce et la volupté de cette trop suave Italie, mais quelque chose de

douloureux, de primitif, de rudimentaire, de sincèrement profond et

souffrant dans la naïveté de l'expression. Ainsi eussent peint les

premiers chrétiens et les Martyrs.

Les tons effacés des fresques ajoutaient au charme de l'ensemble. Et les

personnages nobles et sérieux de la vie du Christ, de la mort de la

Vierge, pensaient bien à leur terrible mission.

Les Pèlerins s'en furent ensuite aux _Erimitanis_, église gaie et moins

ancienne, avec ses Mantegna plus académiques, plus conventionnels, mais

plus vigoureux, plus humains aussi, et d'une superbe majesté, conçus par

un cerveau sain, noble, fervent et audacieux.

Devant le martyre de saint Christophe, Floche s'écria:

--Alors cette grosse jambe, c'est le saint qu'on étrille? Et cette

grosse masse de viande, le géant, c'est celui-là, mon ami, dont je porte

la médaille? Ah! je ne suis qu'une pauvre imbécile!

Le «tour de ville» fut charmant, car, à cette heure de midi, chacun

quitte ses affaires pour le repas du jour. Les rues étaient sillonnées

d'étranges voitures à l'ancienne mode, cannées comme de vieux paniers

d'osier, posées sur des roues trop hautes et trop écartées. Ces

singuliers véhicules de gala, peints en jaune, étaient devenus

l'ordinaire cabriolet des marchands et des petits bourgeois.

Le cocher les conduisit ensuite fièrement à Saint-Antoine.

--Saint Antoine de Padoue, celui dont on parle tant depuis quelque

temps? demanda Floche. Le vrai, en chair et en os? Nous allons le voir?

--En os surtout, et encore! ajouta Avertie. C'est bien son église, en

effet, et voilà déjà son marchand de fétiches.

Avant même d'entrer, Floche se jeta sur la petite boutique et acheta bon

nombre de médailles en aluminium («parce que c'était la même chose que

l'argent et bien moins cher»), des chapelets, des images et de petites

effigies du Saint, de la taille d'un dé à coudre, en os teinté de bleu

et de rouge et qui rappelaient étrangement les idoles hindoues ou

chinoises.

Derrière les Pèlerins, sur la place, attendant qu'ils voulussent bien le

regarder, _Gattamelata_ posait. Donatello l'avait mal perché, mais très

noblement, sur un cheval calme, de bon mouvement et aujourd'hui atteint

de vert de gris.

--Il est magnifique! s'écria Floche. Il est tout pourri!

Avertie resta indifférente à Gattamelata et, quand ils entrèrent à

l'église, elle eut beaucoup de peine à retenir un éclat de rire. Un

prêtre, en chaire, objurguait ses ouailles. Ses gestes véhéments

semblaient leur jeter des pommes à la tête; marionnette de bazar, il se

démenait dans un trop vaste théâtre et déployait une force vaine de

vermisseau.

À gauche, sur le sombre bas-côté, les lumières amoncelées irradiaient

d'une chapelle. C'était, au milieu d'elles, le tombeau de saint Antoine,

majestueux et entouré de son histoire en beaux bas-reliefs de marbre si

patinés qu'on les eût dit taillés en des blocs d'ivoire. Floche suivait

attentivement les épisodes de l'iconographie du Saint et cherchait

vainement le trait caractéristique qui l'avait consacré «retrouveur

d'objets perdus».

--Car, enfin, dit-elle à Avertie, c'est bien le patron des choses

égarées? Je ne trouve aucun attribut de cette vertu. Êtes-vous sûre de

ne pas vous être trompée? Et n'est-ce pas plutôt le saint Antoine au

cochon qui serait offert, ici, à notre vénération?

Avertie éclata de rire.

--Non, non! c'est le célèbre, le révolutionnaire, le sectaire, l'homme

énergique, violent, magnifique pour son temps... l'homme aux objets

perdus, en effet!

--Oh! que je le plains, alors! Comme il doit avoir à faire!

Des femmes nombreuses cernaient le sarcophage; prosternées, les deux

bras tendus, les mains appuyées à la pierre tombale, elles étaient

plongées dans l'extase d'une foi ardente qu'elles dépensaient ainsi pour

une broche, un écu, ou le coeur volage d'un amant.

Avertie s'agenouilla, elle aussi, beaucoup plus par respect pour le

grand saint et le caractère de ce qu'il représentait que par conviction

dévote. À tout hasard, elle lui confia tous ceux qu'elle aimait et

demanda de leur faire retrouver la force et le courage quand ils les

auraient perdus.

À la gare, le déjeuner des Pèlerins était prêt. Ils s'abattirent avec la

même fringale sur l'omelette aux fines herbes et les cartes postales

qu'on sert toujours en Italie en hors-d'oeuvre. Les côtelettes de veau

ressemblaient à des casquettes aplaties de cyclistes. Elles étaient

graillonnées et graisseuses.

--N'aimez-vous pas? demanda Floche.

Avertie fit la moue.

--Mais que leur reprochez-vous? continua Floche.

Avertie, avec un ton bourru:--Le graillon.

Ton clair de Floche:--Moi... j'ai toujours adoré le graillon...

Et, comme elles se disputaient avec le garçon pour le dessert où ne

figurait qu'un seul mendiant:

--J'ai remarqué, fit Floche confidentielle, qu'il ne fallait jamais

contrarier les indigènes, surtout en Italie... la _jettatura_!

Sur le quai de la gare, par lunatisme, les Pèlerins faillirent encore

manquer le train de Castel-franco.

Ils se précipitèrent dans le premier wagon ouvert et il se trouva, quand

la porte fut refermée et le train parti, qu'on était neuf, avec enfants,

valises et paniers de victuailles.

Floche, mécontente, murmura:

--Faudrait toujours être mince en voyage... _Le boeuf qui s'asseoit sur

la puce_, fable... ajouta-t-elle en écrasant résolument une petite

fille, à la fureur piaillante de la mère.

Mais ils arrivèrent vite à Castel-franco où, grâce à Maud, une voiture

les attendait pour leur expédition extra-bædekeriste.

La glycine violette dont les murs de la gare étaient couverts, les

bouquets de roses jaunes grimpantes, le soleil éblouissant, tout cela

leur donna de la bonne humeur.

--Faut que nous ayons marché dans quelque chose, dit Floche, pour que

tout arrive ainsi à souhait. Et moi qui avais senti la _Bonace_, ce

matin!

Un jeune homme comme il faut, au nez pointu surmonté d'un binocle,

chapeau à la main, les attendait à la portière d'une confortable calèche

tendue de damas nankin. Il se nomma: Comte Rampoli. Prévenu par Maud, il

était venu à leur rencontre pour les mener chez son oncle voir les

Arènes de _Cornaro_.

Le parc des Rampoli leur causa une impression de fraîcheur, de désordre,

tout à fait inattendue. La calèche les emportait vite, au travers des

magnolias et des néfliers du Japon; les branches fleuries balayaient

parfois leur visage.

Une pièce d'eau à l'anglaise, dont la nappe se divisait en méandres

sinueux, créait des perspectives où le maître du jardin avait su peindre

des tableaux naturels avec le vert des mélèzes, le blanc argenté des

bouleaux et des frênes, le pourpre des hêtres et l'or des negundos....

C'est ainsi que, par un soleil admirable, un air glorieux et calme, au

milieu du chant des grillons accoutumés de cette solitude, ils

débouchèrent sur les Arènes Cornaro.

Les Arènes Cornaro! Avertie crut réellement entrer dans le Printemps!

Deux énormes chevaux en pierre, juchés sur d'immenses blocs, en

marquaient l'entrée. L'herbe étendait à leurs pieds une épaisse litière.

De belles statues, debout sur leurs socles en hémicycle, spectatrices

patientes et magnifiques, semblaient attendre un divertissement de jadis

et qui jamais ne recommençait.

L'herbe descendait dans l'arène en larges gradins; en haut, un petit

bois de lauriers sacrés abritait des rayons du soleil le chef assombri

des statues.

Ces déesses drapées, et ces guerriers casqués de plumes, en courtes

armures, aux jambes nues, élégantes et longues, rappelaient certains

coins des jardins de Versailles.

On avait eu le génie de laisser la nature se répandre aux alentours en

draperies sombres. Mais, dans le fond, par une large percée qui

projetait sa claire lumière, les belles Alpes bleues apparaissaient

derrière les arènes, élevant leurs croupes molles et régulières dans

une buée de beau temps.

À la maison, les Rampoli accueillirent les Pèlerins avec une grâce

parfaite et patriarcale. Le jeune homme au binocle, de son pas élégant

et souple, les devançait et leur expliquait toutes choses, car lui seul

parlait le français.

Avertie se demanda un instant, en le voyant ainsi marcher devant elle,

si elle aurait encore la force de se complaire à cette grâce d'adulte.

Lui restait-il assez de curiosité en réserve, après ses énervements de

Venise? Mais oui! Elle sourit dans sa barbe (_in petto_, disent les

Italiens) en suivant d'un oeil indulgent les jambes du jeune _cicerone_.

«J'en ai tout de même une santé!» pensa-t-elle.

La grande maison à l'italienne avait fort bon air, sans grande

singularité d'ailleurs, sauf celle de représenter la vie large, élégante

et confortable d'aristocrates campagnards. Les parquets magnifiques, les

rideaux de perse glacée, ainsi qu'un mobilier Louis-Philippe accusaient

un goût désuet, un peu mort et, par cela même, rempli de charme.

On entr'ouvrit les volets de la grande salle de bal restée close depuis

tant d'années. Presque à ras du sol, des fresques en trompe-l'oeil en

quadruplaient l'étendue. Tout un monde de jadis semblait s'y mouvoir en

silence, à pas de loup, dans une atmosphère de clair de lune verlainien.

En toilettes Napoléon III, des femmes rieuses au bras de jeunes hommes

se promenaient sous les colonnades qu'un peintre avait éclairées par la

lumière tombant d'une profusion de lustres de cristal. On voyait le

renversement des tailles souples dans l'étreinte des danseurs penchés

sur les épaules très nues à la mode du temps et l'emmêlement des jambes

dans l'envolée des robes bouffantes sur le ballon des crinolines.

L'expression des visages était celle du triomphe de la beauté, du

plaisir et du détachement mondain des choses sérieuses.

Une danseuse appuyée contre une colonne, la tête languissamment inclinée

sur un cou long et blanc qu'elle avait l'air de tendre pour le mieux

rafraîchir à coups d'éventail pressés, prenait une vie et un relief

saisissants. Dans la surprise de son apparition et la pénombre où la

vaste pièce était plongée, elle impressionna vivement Avertie. Ce

n'était plus des fresques, mais de réels et silencieux personnages de

tableaux vivants...

La dame à l'éventail relevait d'une main potelée ses jupes bouffantes,

d'un jaune éclatant, pour laisser voir la fine et luxueuse lingerie de

ses dessous. Un petit pied de satin jaune sortait furtif des dentelles,

comme impatient de glisser un pas de danse. Un châle de soie puce

recouvrait ses épaules rondes et lisses, moitiés de pêches pelées à vif.

Ses cheveux étaient vaporeux et délicats; et elle avait un loup sur la

figure. Avertie eut un étourdissement. Jamais elle n'avait vu quoi que

ce fût lui rappelant davantage un être adoré et qu'elle avait perdu.

Même ce loup sur la figure aiguisait davantage son souvenir désolé.

Elle fut mal à l'aise, oppressée par le silence de cette grande salle si

vide et si pleine et par l'impression de tristesse profonde que donne

toujours l'évocation des joies défuntes.

--Au revoir, les Montijo! clama Floche.

Et le Peintre parla de Goya; en effet, il pouvait y avoir un

rapprochement entre ces fresques perdues dans un coin d'Italie et le

talent de l'artiste espagnol. L'hallucination d'Avertie tomba. Et elle

se retrouva machinalement, avec ses amis, dans les écuries du château.

Qu'on y était donc loin des écuries à l'anglaise et qu'un sportman du

Nord se fût amusé des stalles tourmentées, des mangeoires rococo, des

lanternes Louis XIV, des chaînes argentées... Il n'y manquait que des

chevaux en croquignolles, à bouffettes roses, ou des animaux de

pastorales régence à pompons bleu ciel et cornes d'or.

Comme l'heure s'avançait, Rampoli leur proposa de les conduire voir la

Vierge du Giorgione. Ils quittèrent donc leurs hôtes avec mille grâces

et se firent mener à l'église.

Giorgione vécut si mystérieux qu'on doute aujourd'hui encore de son

existence, bien que les gens de Castel-franco le réclament comme

compatriote. Il avait peint cette Vierge d'après son amante; dans ses

yeux de caresse et d'amour, le paysage de ses pensées se reflétait

profond et doux à l'infini.

Rampoli, qui avait vingt ans, et sans doute de la sentimentalité, pria

le bedeau de retourner le tableau. Il lut à haute voix ce quatrain

italien, écrit en gros caractères naïfs:

Viene Cecillia

Viene da fretta

Viene!

T'aspetta Giorgine[7].

[Note 7: Viens Cecilia--Viens en hâte--Ton Giorgione t'attend!]

Avertie se répéta ces vers. «_Viene da fretta!_» Son coeur bondit:

«_t'aspetta!_»

--Il y a-t-il un télégraphe près d'ici, Monsieur? demanda-t-elle à

Rampoli.

--Mais certainement, Madame. Permettez-moi de vous y conduire.

Laissant ses deux compagnons «fouiller l'âme du Giorgione», comme disait

Floche, Avertie suivit le jeune homme.

Une heure après, elle était sur la route d'Asolo, confortablement

installée dans la calèche avec Floche et le Peintre.

Le temps restait somptueux, le peintre et Floche se faisaient des yeux

genre reconnaissance, des yeux de gens qui se sont embrassés derrière

les portes; leurs pensées, sûrement, étaient moins insipides que la

grand'route, «ruban blanc sur un billard», disait le Peintre; «ténia sur

épinards,» affirmait Floche.

À la croisée des chemins, des petites niches, taillées à vif dans des

massifs d'aubépine, servaient de chapelle à de modestes Vierges; plus

d'une âme y avait laissé sa flamme au bout d'un cierge; Floche appelait

ces niches, avec insistance, des _pergola_ en faisant rouler l'_r_,

croyant préciser le sens de ce mot dont l'assonnance lui plaisait; elle

s'imaginait ainsi savoir la langue du pays.

Mais les voyageurs s'ennuyaient sur cette route monotone, où les

montagnes, du fond, molles et bleuâtres, semblaient reculer

indéfiniment. Floche seule, quand on traversait quelque village, se

réveillait, jetait aux alentours un coup d'oeil de poule. Enchantée,

elle transperçait du regard les murs des chaumières, les cours, les

fumiers, convaincue d'avoir ainsi pénétré la vie agricole de la

Lombardie.

À _Riese_, le cocher arrêta la calèche et, ôtant presque son chapeau,

leur annonça que c'était, ici, la patrie de S. S. le Pape. Il leur

montra la petite maison où le «futur saint» avait passé son enfance

paysanne. Une plaque de marbre la désignait à la vénération des fidèles.

Sur le pas de la porte, une vieille femme les regardait avec intérêt.

Elle était maigre, propre, brèche-dents et ses yeux clairs lui donnaient

un air énergique. Un foulard sombre, noué à la bordelaise, serrait ses

cheveux gris.

C'était la soeur de Pie X. Elle tenait là une auberge où Floche, prise

d'une soif subite, se fit servir de la bière.

--Vous pourrez lui donner des nouvelles de Mr son frère, puisque vous

avez eu le bonheur de le voir, il y a quinze jours! dit Floche au

Peintre. Cela nous mettrait en relations... en bons termes, même. Et

elle pourrait nous procurer des indulgences et des prières pour toutes

nos familles.

Ils entrèrent. Dans un buffet, quelques vaisselles usuelles

s'amoncelaient, bols pots, cafetières, assiettes, etc. Floche, que

hantait toujours l'idée de l'occasion, avisa un huilier en terre de

pipe, d'une jolie couleur ivoire et auquel une statuette centrale

donnait quelque tournure XVIIIe siècle.

--Oh! ma chère, quelle merveille! Croyez-vous qu'on me vendrait cet

huilier? Est-il de l'époque? Et que faut-il en offrir?

Elle avait la parole courte et essoufflée des gens auxquels la seconde

qui passe paraît décisive pour la conclusion de la «bonne affaire».

--Peuh! fit Avertie, ça m'a l'air douteux, ce bibelot avec sa Suissesse!

Et puis s'embarrasser d'un colis fragile jusqu'à Paris...

--Mais j'y tiens, moi! C'est une merveille, je vous dis! Voyons,

répondez! Descendez-donc un peu de votre grandeur dédaigneuse... Combien

dois-je lui offrir?

--Dix francs, décida Avertie.

--Dix francs! Vous n'y pensez pas! C'est beaucoup trop cher!

Avertie et le Peintre, honteux de la tournure qu'allait prendre le

marchandage, sortirent de l'auberge. Par les fenêtres ouvertes, ils

entendirent la voix de Floche: «Madame, voulez-vous me vendre votre

huilier? Je vous en offre trois francs.» Et elle devait lever trois

doigts et les secouer devant le nez de la soeur du Pape.

--Il est à vous! répondit la vieille, simplement.

Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essoufflée, rejoignit

ses amis dans la voiture, elle cria:

--Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laissé pour trois francs...

C'est donc que ça ne vaut pas quatre sous...

--Oh! pauvre Floche, que votre méfiance doit vous faire souffrir dans la

vie...

--Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter

à Paris un souvenir de la soeur du Pape vaut bien trois francs! lui

affirma le Peintre avec quelque douceur découragée dans la voix.

_Asolo_, bientôt apparu, était un petit village simple et blanc. Il

s'accrochait en parure à la colline qui dominait le château de Cornaro.

Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'était bâti ce

château pour demeure dernière. Et le soir, le front couvert d'un voile

de gaze noire, quand le soleil se couchait derrière les Alpes tragiques

et que la poussière d'or se répandait sur la plaine, Cornaro avait dû

sentir enfin son coeur inondé de cette paix refusée trop longtemps à

son âme passionnée.

Avertie pensa longtemps à ce château dominant le pays, à cette reine, à

son caractère énergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se

rappela son portrait du Musée de Vienne, où Véronèse la représente,

belle et déterminée, un arc et des flèches symboliques dans les mains.

Elle envisagea aussi l'époque où la vie de Cornaro s'était

magnifiquement déroulée. Elle se représenta l'ampleur des flots

passionnels qui avaient dû, parfois, la si violemment soulever... et ses

petites passions à elle, Avertie, lui parurent de bien misérables

ruisseaux!

C'était à Dick qu'elle avait télégraphié de Castel-franco. Elle

l'attendrait à Possagno le lendemain, et inventerait bien un prétexte

pour échapper à ses compagnons. Mais l'idée qu'elle avait fait «le signe

qui engage» la troubla. L'asservissement de sa volonté diminuait son

désir. En cet instant, elle eût voulu s'affranchir de toute obligation;

son goût pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle

enrageait de toutes ses hésitations....

Le cocher débarqua les Pèlerins à l'_Albergo Grande_, dont le patron les

reçut à bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra

leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pièces et

d'où la vue s'étendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps

était doux à cette heure agréable d'une fin de journée. Ce village

intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allèrent

s'accouder à la terrasse du château.

Là, ils restèrent longtemps, silencieux, reposés et heureux, chacun

perdu dans son rêve.

Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitôt Floche se nettoya

les oreilles «pour mieux entendre la brise».

Sur un promontoire, la villa du poète Browning surplombait le vide,

lanterne posée à la pointe du pays. Elle était entourée d'un petit

jardin gauche et soigné, fleuri à l'italienne avec des iris et des

orangers dans des pots roses de Vicence.

Ainsi qu'au temps de Cornaro, le soleil s'évada derrière les Alpes

immuables; la même poussière d'or et la grande paix de la Reine

s'étendirent sur le pays.

Avant de rentrer, Floche tenta l'escalade de la tour; d'une de ses

fenêtres presque mauresques, elle engagea le Peintre à la rejoindre pour

voir «un drôle de petit théâtre, tout sombre, avec des loges en bois

peint et des coulisses de style gothique... parfaitement»!

Le Peintre se précipita. L'obscurité de la scène, la singularité de

l'endroit l'incitèrent à lâcher sa déclaration. Elle dut être si

brûlante, en tombant dans les mains de Floche, que celle-ci, rouge et

confuse, trébuchait à chaque marche de l'escalier en redescendant.

À l'_Albergo Grande_, ils trouvèrent un dîner très primitif pour leurs

estomacs creux. Il cuisait sur la braise d'un âtre en pierre à hauteur

de ceinture, en des chaudrons étincelants et cabossés. Tout s'imprégnait

de cette bonne odeur de fumée si chère aux saumons et aux jambons du

Nord. L'auberge, au reste, était remarquable de propreté et la servante

amusante. Elle ne savait pas le français et, comme une sourde-muette,

épiait les moindres désirs des hôtes pour les satisfaire avec une

vivacité exercée.

Les Pèlerins furent très gais et, une fois dans leurs chambres, ils

allèrent encore sur le balcon dire bonsoir à la lune et à Asolo qui,

toutes lumières éteintes, s'endormait.

Le Voluptueux Voyage · 第 14 / 17 题