CHAPITRE X

Au débarcadère du Jardin Eaden, Avertie se leva et tendit la main à

Dick.

--Adieu.

--Non, reprit-il, laissez-moi espérer. Je sais que nous nous reverrons.

Et il partit d'un pas ferme, sans se retourner.

Un laquais recevait les touristes et portait, leurs cartes à Mrs. Eaden

qui tenait salon à larges portes, sous les tonnelles. Là, on la saluait

simplement en passant.

Avertie, que hantait encore le souvenir de Dick, se trouva seule; elle

regrettait de rentrer dans un monde qu'elle avait presque oublié.

Le soleil dardait ses rayons brûlants sur les parterres de fleurs

éblouissantes. Le ciel d'orage, qui pesait sur cette terrasse immense,

en intensifiait la floraison. Au milieu des carrés de tulipes, _de

muguets et d'iris, échantillons de couleurs_ en masses éclatantes, des

statues dérobées à d'autres lieux, quelques pierres à caractère,

délabrées et belles, des margelles de puits étaient posées çà et là,

sans hasard, avec recherche et symétrie. Ces grandes plates-bandes se

reliaient entre elles par des berceaux de pampres dont les feuilles

tendres gardaient encore le velours des pousses nouvelles. Seules, les

glycines débordaient de sève, ployant sous le faix de leurs grappes

mauves, si lourdes qu'on eût voulu les presser pour un vin inconnu.

L'électricité de l'atmosphère faisait l'odeur des fleurs plus violente.

Avertie en humait l'air parfumé avec délice.

Mais quoi? Le _Royal oeillet_ de Legrand et le _Zaoko_ de Guerlain que

venaient-ils donc faire ici? Elle se retourna. Ah! le couple que ces

deux odeurs mélangées lui précisèrent! Il débouchait sous les pampres du

jardin. D'une élégance de _five o'clock_, couverts de fourrures, le

collet relevé, mâchonnant des «Valda» par crainte des microbes et des

rhumes, ce monsieur et cette dame étaient insolites au milieu de cette

nature exubérante.

Dès qu'elle les eut abordés, Avertie devint l'amabilité et la convention

mêmes. Le tour de ces jardins, enserrés par l'incomparable lagune, la

mit nez à nez avec les autres pèlerins qui la cherchaient, sans hâte,

crut-elle remarquer.

Floche faisait la moue. Elle salua assez aigrement les Parisiens et

pressa Avertie de prendre congé, «car il était une heure fort avancée

déjà».

Le couple aussitôt s'évada. Quand ils le virent bien calfeutré sous le

_felze_, les rideaux tirés alors que le soleil dardait toujours son

insolence, Avertie pensa: «Et dire qu'eux aussi s'aiment peut-être et

que, lui, va murmurer les éternelles paroles d'amour, et l'appeler,

aussi, sa rose blanche! Ah! sa rose blanche!»

Floche, éleva la voix, grognon:

--Jardin de curé, avec chicards! Votre Maud est une sotte. Appeler ces

jardins Eaden une merveille! Avec ça qu'on vient à Venise pour voir des

jardins d'Anglaises! Mais c'est au _Papadopouli_ qu'il eût fallu aller!

Voilà au moins un nom qui promet... Et puis, c'est dans tous les

guides... pas pour des prunes, je suppose?

--Allons au Papadopouli!

Quand ils y débarquèrent, la grille en était close. Ils regardèrent à

travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs étranges,

fantastiques se mouvaient. C'étaient les perroquets, les beaux aras

Papadopouli. Avec leurs plumes ébouriffées aux couleurs éclaboussantes

et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri

d'humidité, de tulipes échevelées et géantes.

La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on

vint ouvrir d'assez mauvaise grâce. Rien n'était plus banal que cet

enclos, entouré d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie

s'était bien rendu compte, dès l'abord, que les perroquets, seuls, en

étaient la flore rare et que, malgré la gloire d'avoir assez de terre

sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin

était, somme toute, fort médiocre.

Floche, elle-même, n'y prit qu'un agrément, celui de s'éclipser avec le

Peintre derrière un massif de roses pompon.

* * *

Le dîner au _Vapore_ fut terne ce soir-là. Chacun était fatigué et

retiré dans ses pensées.

Depuis le soir de la «Vache mode», où Avertie avait surpris les

attentions du Peintre pour Floche, ils étaient, croyait-elle, moins

simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que

c'était le prélude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle eût

désiré connaître la genèse de ce flirt, et quel avait été le mot, le

geste, déclanchement du désir.

Après le dîner, ils allèrent à pied rejoindre leur bateau. Sur la

_Piazzetta_, on faisait de la musique. L'éclairage, l'animation

populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans

la pénombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des

Doges découpé au bord de l'eau sur un ciel féerique, tout cela donnait

l'illusion du merveilleux.

Avertie entendit le peintre dire à Floche:

--C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au théâtre.

--Quant à moi, répondit celle-ci, tant de sublimité me tue. Je ne suis

plus moi-même; il me semble que je sois nue, avec des ailes aux talons,

dans le paradis d'un turc très riche!

--Je regrette qu'en réalité vous ne portiez pas ce costume. Vous me

poseriez un tableau magnifique! Un tapis haute laine vous servirait de

turc très riche, et moi, je serais l'artiste heureux et flatté d'un tel

modèle!

--Vraiment? C'est curieux ce que vous dites là. Alors vous êtes comme

tous les hommes, vous préférez la femme nue? Mais je ne pourrais pas

poser ainsi, ce doit être esquintant.

--Quoi? Le nu? Qui vous empêcherait de vous reposer? Ce n'est pas moi,

certes! Rien n'est délicieux comme les causeries après la pose, sur un

moelleux divan, dans une douce et étroite intimité... et j'espère que

vous n'auriez pas un coeur de pierre!

Elle se mit à rire convulsivement et d'une façon si «disproportionnée»

qu'Avertie n'osa pas se retourner. Il avait dû la serrer de près!

Mais comme retentissait le canon de l'extinction des feux, Floche poussa

un cri strident de femme de chambre qu'on pince et courut rejoindre

Avertie.

* * *

Le lendemain, en se réveillant, Avertie pensa que, peut-être, elle ne

reverrait jamais Dick, car elle ne voulait pas l'informer de son départ

pour la Lombardie. Cela la rendit mélancolique. Quel piment avaient été

pour elle ses entrevues avec le jeune poète! Partagée entre le désir de

se l'attacher à jamais et celui de le «liquider» avant de souffrir, elle

hésitait à lui écrire une lettre dont le ton, elle s'en rendait compte

aujourd'hui, n'atteindrait pas le lyrisme de la première.

Les Pèlerins, cependant, avaient décidé, pour le dernier jour, d'aller à

l'Arsenal et aux Îles Mortes.

Le matin, tandis qu'ils rangeaient dans la gondole les menus bagages

dont ils avaient besoin pour la journée, Avertie se prit d'une grande

affection pour leur singe de Carlo si soigneux, si attentif, si paternel

pour leurs petits bibelots, au point qu'elle l'avait surpris, un jour,

lavant les caoutchoucs de la comtesse Floche et brossant les paletots.

--Pour un bon gondolier, c'est un bon gondolier! répétait Floche. Et

puis il a le buste court, les jambes longues, Carlo! le type classique!

Et quel professeur d'italien! Comme il sait redresser votre

prononciation franco-latine, Peintre!

Elles s'étaient embarquées avec du romanesque en provision. Elles

allaient voir le Bucentaure!

Quand Floche se trouva devant le morceau de bois pourri où traînait un

semblant de couleur pourpre, seul reste de cette inoubliable et

glorieuse galère, elle laissa tomber ses bras, découragée:

--Ô mes ami! le Bu-cen-taure! Voilà bien la vie!

--Le rêve et la réalité! dit le Peintre.

Et Avertie:

--On a même fait des pièces là-dessus!

Dans une vitrine, au-dessus de l'épave, une galère joujou reconstituait

le célèbre bâtiment. Ce fut une consolation pour Floche. Elle monologua

sur l'emplacement et la pose que devait avoir le doge quand, jetant

l'anneau, il se mariait à l'Adriatique.

Les Pèlerins s'amusèrent aux minuscules embarcations de toutes les

époques. Leurs formes compliquées, esthétiques, ornées de grandes voiles

latines, étaient presque toutes désuètes... Joujoux de tous les «Musées

de la Marine» où fréquentent, plus souvent que les marins, les amants

pusillanimes, combien d'amoureux n'avez-vous pas invités à

l'embarquement pour Cythère?

À la porte de l'Arsenal, Avertie admira les lions du Pirée; géants,

hiératiques, tranquilles et tristes, ils étaient venus de Grèce pour

orner la gloire de Venise. Parce qu'un gamin, avec du goudron, s'était

amusé à leur faire moustaches et barbiche ils avaient un masque

d'empereur de carnaval. Mais leur prestige était encore assez grand pour

défier toute vulgarité.

«Goethe a raison, se dit Avertie. Le lion de Saint-Marc n'est qu'un

matou ailé à côté d'eux.»

Le Corso Garibaldi, que les Pèlerins traversèrent pour regagner le

_Vapore_, fourmillait d'animation. Dans ce coin, trop peu pittoresque

pour retenir les étrangers, pullulait tout un petit monde savoureux et

affairé. Des familles, en groupes animés et nombreux, venaient s'abattre

sur les provisions ménagères dont les petites voitures à bras

charriaient les riches couleurs.

En arrivant au _Vapore_, les Pèlerins firent leur premier adieu à Venise

en la personne de Carlo. Avertie mit sa main fraîche et nue dans la main

calleuse du gondolier. Comme s'ils se fussent un peu possédés par ce

contact, elle se sentit aussi frôleuse qu'un félin apprivoisé....

Les voilà tous installés sur le _Vaporetto_ qui cingle vers les Îles

Mortes. Maud est des leurs. Le vent souffle violent et le voile de gaze

des Pèlerines flotte dans l'air, horizontal comme la fumée du vapeur.

Sous un ciel dont se fût volontiers inspiré un vieux peintre flamand,

gaiement ils voguent sur l'algue marine. De temps en temps, c'est un

coup de soleil sous les nuages et aussitôt les bancs de sable, rosés

davantage dans la transparence de l'eau, forment de grandes taches

douces qui s'étendent sur le calme insouciant de la lagune.

De gros chalands naviguent; ils rappellent les joujoux désuets de

l'Arsenal; avec la placidité des bélandres de l'Escaut, ils font le

service des marchandises, le ventre plein de légumes ou de bois, la

proue réjouie par la ronde peinturlurée de leurs danseuses pompéïennes.

Les grandes ailes jaunes et rouges des barques de pêche semblent posées

sur un drap d'argent et, dans le fond, Burano giflé d'un coup de

soleil....

Les Pèlerins sont heureux de sentir si pareillement ces choses; ils s'en

aiment mutuellement davantage. Silencieux, respectueux, ils glissent

dans l'écume du sillage, tandis que, de chaque côté du _Vaporetto_, la

mousse blanche ouvre son compas et s'en va molle et rampante se perdre,

en un court horizon.

Au moment d'atteindre Burano, le chenal et même le paysage se

rétrécissent étrangement. De folles et désordonnées végétations

herbeuses bordent la lagune--à Venise, l'herbe est inconnue--et, sur les

rives, quelques maisons s'élèvent. L'une d'elles, pauvre, misérable,

aux volets verts rongés de lichens, à l'attitude ventrue d'une femme

enceinte, est flanquée d'un lourd balcon dont la balustrade marron

s'écaille en vieux rose. Sur le seuil, deux femmes, l'une assise,

l'autre debout, gardent des poses de tableaux vivants. Un fichu vert,

posé à la juive, encadre leur type oriental. Tout autour de leur maison,

le long du mur, court un cordon d'iris, raides et fleuris, dont le

foisonnement est limité par une bordure de petites briques vernissées.

Dès que le bateau fut à quai derrière Burano, Avertie éprouva le

sentiment très vif de l'Orient.

«Une Hollande orientale, se dit-elle; c'est cela exactement, et toute

pourrie, comme si le soleil n'avait pas eu encore le temps de la

sécher... Grands Dieux, que c'est beau, ces couleurs!»

Empoignée, elle n'osait même plus avancer, craignant d'amoindrir, en la

déplaçant, sa béatitude et de dérober ainsi une parcelle d'extase à son

enchantement.

Floche gloussait, toute différente dans son enthousiasme. Elle criait

en vendeuse de sardines:

--Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes

fraîches!

Tandis qu'ils avançaient le long du canal, le bruit de leurs talons et

de leurs voix résonnait dans l'écho des quais déserts. Quelques gondoles

étaient venues jusque-là et voisinaient avec d'autres barques plus

modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des

ponts en dos d'âne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit

accéder les Pèlerins à la rue centrale, large, courte et dallée,

rendez-vous d'une foule en récréation. Les hommes fumaient, appuyés au

parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrés aux

chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux

bouclés, réalisaient bien le type aimé des peintres romantiques. Les

femmes, en robes claires sous leurs châles, deux par deux toujours,

penchées l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel

d'une cloche.

Qu'avaient-elles besoin de se hâter, ces patientes et fines

dentelières, puisqu'elles résumaient toute leur vie passionnée, joyeuse

ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils délicats,

minutieusement ouvrés par leurs doigts résignés?

Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invités entourait une

mariée en robe gris perle, couronnée d'oranger. En face, un tourniquet

absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets

et de _dolci_, où Avertie reconnut les délicieux fruits glacés au sucre,

grosses perles de Venise, soufflées, blondes, luisantes, embrochées sur

de fines échardes de bois blanc: nèfles dorées, raisins noirs et vernis,

noix croquantes... Et devant l'église, un petit carrousel italien, dont

l'orgue râlait d'humidité, tournait avec des saccades de joujou

mécanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation

inattendue.

L'église, pourtant grande ouverte à tous, restait déserte. Nul n'avait

l'idée d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la

pénombre le ver luisant des lanternes dorées. Elles étaient, ces

lanternes de pacotille, juchées sur de hautes hampes et piquées en

procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de

l'entrée, si pâle et si éteinte dans sa fresque douce, sembla la saluer

avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde.

À la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui

demanda l'aumône. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau

jaune rapiécé, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme était

répugnant. Il rappelait à Avertie les _canocci_, ces hors-d'oeuvre du

_Vapore_, surtout à cause de ses petits yeux vifs et cruels derrière les

lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux,

par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble

qu'Avertie eut envie de pleurer.

Maud, américaine précise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle

rappela les retardataires.

Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mêmes chemins

afin de retrouver les mêmes impressions et, au hasard de la percée des

rues, revoir l'étendue de la chère lagune et le ciel de l'Adriatique.

Même là, dans ce Burano perdu, Avertie retrouva un lion pour l'émouvoir.

Celui-là n'était qu'en fer blanc découpé et servait d'enseigne à

l'échoppe _d'all Leone d'oro_. Mais dans sa vile et plate matière, il

s'efforçait au geste altier des lions de Venise.

Qu'elle était jolie, au seuil de sa porte, la petite Buranienne aperçue

plus loin, la tête appuyée sur l'avant-bras et qui leur souriait avec

toutes ses dents de petite fauve engageante.

Plus loin, des filles sans pudeur s'acharnaient aux basques du Peintre

nonchalant et attardé. Toutes prêtes à lui indiquer leur nid de colombe,

elles le dévisageaient en riant avec effronterie. Les narines mouvantes,

le geste prompt, elles repoussaient du coude un vieux lubrique, en

l'insultant grossièrement; et leur accent était si doux qu'elles avaient

l'air de le caresser encore.

Floche, gênée, entraîna vivement Avertie que ce manège amusait.

--Ne faites pas attention, disait-elle pour les excuser, c'est le soleil

qui veut ça!

Au loin, dans un cabaret, des hommes chantaient en choeur. Avertie, qui

attendait le Peintre en train de liquider, sans ennuis, ses faciles

conquêtes, s'accouda un instant sur le pont pour embrasser une dernière

fois l'ensemble de toutes ces choses.

Quelques maisons, par leurs couleurs diverses et accolées, figuraient

les lais d'un immense drapeau, pâli, apaisé par l'ardeur du soleil,

tandis que d'autres, au contraire, s'enveloppaient d'une pourriture

insinuante. Cette mousse rase et verte montait du fond du canal, puis,

grimpante, s'étendait légère sur les maisons proches pour se mêler au

rose, au bleu, au jaune de leurs murs, masquer leurs fentes et parer

leur décrépitude.... «Ah! emporter un peu de ces choses, pour se

chauffer en hiver derrière les vitres maussades», pensait Avertie.

--De ma vie, dit Floche, je n'ai vu une chose plus belle! Venise n'est

rien à côté! Aussi, viens-je d'acheter un petit pot en faux marbre qui

m'a coûté quatre sous. Vous voyez, je me suis fendue! Mais c'est tout

l'image de Burano avec ses tons chocolat, vert pisseux, cuisse de

nymphe, gorge de pigeon, cheveux de la Reine et caca-dauphin...

--Assez! Assez! lui cria Avertie, qui venait de parer Burano de couleurs

plus lyriques. Mais c'est vrai, tout cela est sur votre pot de quatre

sous. Il ne vaut pas plus d'ailleurs....

--Vous êtes jalouse, Avertie! Je vous ai vue et si je n'avais pas crié,

en entrant dans la boutique: «Je prends le marbre!» c'est vous qui me le

souffliez! N'importe, il est à moi! J'en ai plus de plaisir que d'un

Cellini! Ce petit pot, mais, c'est simplement l'âme de Burano que je

vais avoir tout l'hiver sur ma table de nuit...

La sirène du bateau les rappela pour Torcello; sur l'eau frémissante

juste assez pour montrer qu'elle n'était pas morte, se baignait un

horizon d'Orient avec un ciel plus accessible et mélancolique. Sa pureté

était tachetée de petits nuages moutonneux et compacts.

--On en mangerait! déclara Avertie.

--De quoi? de quoi?

--De ces nuages à la crème écrasés contre le firmament....

Torcello contrastait entièrement avec Burano. Dans maints pays, Avertie

avait débarqué en des endroits plus pittoresques. Ces champs, ces

terres cultivées, ces haies négligées, c'était simplement le printemps

«à la campagne». Il faisait déjà trop chaud pour l'insuffisance des

feuilles; un canal étroit, aux eaux sales sorties de la lagune, longeait

le sentier où ils marchaient; les oiseaux chantaient, les boutons d'or

et les pâquerettes, les fleurs de toutes les banlieues fleurissaient, et

il fallait éviter les ordures qu'elles cachaient.

La route parut longue à leurs pieds chauds, pour arriver jusqu'aux trois

ou quatre masures, restes de l'antique bourgade. Le canal se terminait

tout à coup en vivier fangeux; une péniche y dormait sur l'eau morte,

encadrée du reflet des grands arbres touffus et des chaumières

badigeonnées de rouge... Où Avertie avait-elle déjà eu cette impression

reposante? C'était la seconde fois, en quelques heures, que la Hollande

se présentait à son souvenir en ces coins italiens baignés par les eaux

mortes. Quels rapports pouvait-il y avoir entre ces îles vénitiennes et

cette Hollande, autrefois tant goûtée? Sans doute, une vision d'intimité

si rare en Italie où le ciel, la nature, la vie vous comblent toujours

de leurs dons, avant même que vous ayez eu le temps de les désirer. Il

en est ainsi de certains baisers.

Le bleu céleste sur lequel l'église et la tour immense de Torcello se

profilaient n'était pas du Nord, cependant, ni cette femme gracieuse au

pas de biche, qui, un foulard blanc posé en triangle sur la tête,

rapportait dans une cruche ventrue l'eau d'un puits roux, ni les débris

d'architecture réunis sur l'herbe en petit musée de plein vent, ni,

enfin, la Rotonde de _San Fosca_ avec sa collerette blanche, propre,

nette, lessivée par le soleil.

Ils entrèrent dans l'église abandonnée. Elle était vieille et si noble

avec son décor de moisissure vert de gris, cette princesse des

solitudes!

--Oh, ma chère petite amie! s'écria Floche devant d'anciennes mosaïques.

Venez vite me raconter leur histoire, vous qui savez tout! Vous m'avez

tant intéressée à Saint-Marc! Peut-être est-ce encore de la Bible?

--Non, c'est du Nouveau Testament, fit Avertie.

--Quoi! vous avez reconnu tout de suite!

--Ce sont des allégories; voyez: d'abord tous des crânes qui crachent

par les yeux et la bouche de gros vers blancs....

--Ah! oui, quelle horreur!

--C'est le jugement dernier, la pourriture des corps, à ce moment

désagréable. Puis, vous voyez, les uns sont en enfer et les flammes les

dévorent jusqu'aux sourcils... Les autres sortent du feu, libérés; ils

lèchent leurs brûlures, s'ôtant des lambeaux de peau sèche dans le creux

des mains: c'est le purgatoire. Enfin, d'autres s'embarquent pour le

ciel dans la barque à Caron--à saint Pierre plutôt--ceux-là sont tout à

fait purs.

--Oui, le feu purifie tout. Les cuisinières disent toutes ça!

--Jésus, au centre, là, assis sur un oeuf--je ne saisis pas ce

symbole--les attend avec patience, les mains ouvertes. Puis tout le

monde va s'asseoir à sa droite et à sa gauche pour l'Éternité.

--Ah! ma foi! je les comprends! Après cette chienne de vie de fatigue

que nous menons sur la terre!

Cependant le Peintre s'était mis à dessiner la table de communion. Il ne

pouvait rendre l'expression byzantine des lions de marbre et des paons

qui se faisaient vis-à-vis dans l'ingénieuse souplesse de leurs corps,

tout verdis par la lèpre d'humidité fine.

--C'est pour moi que vous travaillez, mon ami? demanda Floche en

s'approchant. Vous avez donc deviné mes désirs? Ils sont adorables ces

paons, du vrai fromage de Roquefort... C'est même curieux qu'ils

n'infectent pas l'église! Une pure merveille, en tous cas, et qui fera

un motif épatant pour me broder un sac à ouvrage.

Quand Avertie jeta les yeux sur la coupole, une grande Sainte Vierge,

d'une minceur de cierge, la regarda. («Toutes les Saintes Vierges me

regardent aujourd'hui!») L'or des mosaïques qui sertissait la madone

semblait sourdre de sa flamme intérieure. Ces ondes débordantes, en

s'écartant, lui faisaient, malgré sa cagoule étroite, une abondante

chevelure blonde, muée par le temps dans l'ombre du sanctuaire, du rouge

assourdi au jaune vibrant. Ainsi le soleil dorait-il au dehors les

tignasses des Vénitiennes.

Les yeux de la Vierge étaient pénétrants et étranges; ses sourcils

rejoints accentuaient son type phénicien; un long nez courbé vers une

bouche un peu niaise lui donnait quelque chose de dur dans l'expression

et une tache sur la joue, près de l'oeil, posait un grain de beauté

irrespectueux. Elle était raide et énergique d'aspect, tandis qu'autour

d'elle tout n'était que courbes et douceurs. Le regard glissait de la

coupole qui s'élargissait, en angles arrondis, jusqu'aux courbes du

choeur, aux gradins des hémicycles, sans pouvoir se heurter ni

s'accrocher à quelque ressaut de la ligne.

«Si suaves, ces Italiens! se disait Avertie. Voulaient-ils vraiment

adoucir toutes choses, sachant combien la vie suffit à blesser par

elle-même?»

Tout en marchant le nez en l'air, perdue dans les ors des coupoles, elle

heurta du pied un pauvre évêque, allongé là, pour le restant de ses

vieux os, dans son effigie de pierre rose. Derrière l'autel, dont elle

fit le tour, tout était couvert du velours émeraude et ras de la

moisissure rampante. D'autres Vierges de marbre allaitaient leurs

enfants dans le secret des niches humides. Elles avaient les mêmes yeux

de fièvre, tirés vers les tempes par des pensées trop sombres et les

mêmes regards d'oiseau de proie. Ah! comme on saurait le leur prendre,

malgré tout, leur Divin Enfant!

Puis quand les Pèlerins sortirent du mystère et de la décomposition de

cette ineffable église, le soleil les inonda, chauffa leurs reins et

leurs coeurs: on pouvait vivre et aimer.

Assis devant leurs maisons, sur des chapiteaux mutilés, des paysans

nonchalants faisaient danser leurs mioches. La note rouge, qui toujours

traîne dans leurs vêtements, montait le ton rosé des pierres.

Floche, en blouse de toile blanche, était gaie et s'agitait.

Elle déclara «follement jouir de cette délicieuse journée». Alors le

Peintre se rapprocha d'elle et, ne croyant être vu de personne,

l'embrassa sur la nuque: «Chauds, Chauds, les marrons, chauds!»

murmura-t-il en lui passant vivement les deux mains sous les aisselles

un peu moites... Elle se retourna surprise, rougissante, enchantée.

Une fois rentrée au bateau, Floche s'assit auprès de son séducteur et,

les yeux noyés dans l'horizon:

--Cette lagune... c'est une chose qu'on ne peut pas rendre... on ne peut

que la sentir... Dieu, que ça pue!

Et elle huma l'air, les narines dilatées, en regardant amoureusement le

Peintre, puis le garçon qui circulait avec un plateau chargé de thé et

de nombreux gâteaux.

Soudain inquiète, elle se retourna brusquement vers Maud.

--Vous avez perdu votre porte-monnaie? demanda celle-ci.

--Il s'agit bien de mon porte-monnaie!... Nous avons simplement manqué

les vieux palais! ceux dont votre mari nous avait parlé! Sur le petit

canal... j'en suis sûre! Tout ce qu'il y a de plus beau, une colonnade

du temps où les Vénitiens avaient peur des Huns. Vous savez, j'en ai le

feu au derrière rien que d'y penser! Il faut y retourner!

Mais le bateau piquait déjà droit sur Venise.

--Ah! toute ma journée est gâchée à présent! C'est bien ça, la vie!

Et elle retomba avec un geste mourant, mais bien calculé, le nez sur le

thé et les gâteaux que le Peintre lui avait préparés.

L'horizon, sous les rayons obliques du soleil, se teintait de corail

rose. Un léger vent du large s'était levé qui faisait s'incliner les

voiles au loin et hâter l'allure des barques de pêche.

En regardant Venise prendre peu à peu une forme plus nette, Avertie

songea à Dick. Cela lui sembla un présage étrange que chaque tour

d'hélice la rapprochât inéluctablement de celui qui vivait là-bas dans

cette masse lointaine et l'attendait sans doute. Son coeur se dilata à

l'espoir de le voir encore. L'adieu qu'il lui avait fait avait été une

menace, presque. Elle s'effraya soudain de la ténacité qu'elle devinait

en lui. Anxieuse, elle se demandait maintenant ce qu'il ferait d'elle.

Puis elle réfléchit qu'il perdrait certainement sa trace dès qu'elle

aurait quitté Venise pour des pays peu fréquentés. Mais le soupir, si

spontané et si profond, qui monta de son coeur, lui révéla le sentiment

vrai qu'elle avait pour lui.

Ah! comme elle eût voulu le retrouver à la fin de ce jour qui la

laissait toute vibrante des beautés entrevues, toute secouée

d'émotions!... Comme elle les lui eût fait partager, la tête sur son

coeur, sous le ciel nocturne de l'enivrante Venise!

Il était sept heures quand la petite bande débarqua aux Esclavons. Le

Peintre et Floche partirent ensemble pour quelques achats de

photographies. Avertie, maintenant triste et abattue, préféra rester

avec Maud. Celle-ci, voyant les portes de Saint-Marc encore ouvertes,

proposa à sa compagne d'y rentrer.

Le salut du Lundi de Pâques s'achevait. Les chrétiens, silencieux et

recueillis, groupés au milieu de cet immense temple, formaient une

petite masse noire, sombre tache, sur un grand tapis. Les deux amies

allèrent s'asseoir au fond de la nef, sous le lustre byzantin. Des

lampions aux couleurs de Venise dessinaient en lueurs jaunes et rouges

les formes de la Croix carrée; ces petites flammes dans les verres

colorés faisaient chatoyer les ors et les nacres du lustre avec la

douceur, le mystère, le «royal» des illuminations de féeries. Sur ses

mains dégantées, sur la figure de son amie, Avertie voyait danser leurs

tons veloutés; les lumières de l'autel devant la _Pala d'oro_ en

projetaient les richesses de vermeil et de pierres précieuses jusque sur

la coupole, où les idoles hiératiques, éblouies, élargissaient leurs

pupilles énormes, sur leur fond d'or fondu, gras, assourdi par l'heure

tardive.

Un vieux prêtre, près d'un baptistère, vendait pour deux sous l'image

d'une Vierge miraculeuse que les amies échangèrent entre elles, en

souvenir des petits cadeaux pieux d'autrefois. Avertie, à cette heure

redevenue jeune fille, confondait ses souvenirs mystiques et ceux plus

naïfs encore des rêves de son enfance où _les Mille et une Nuits_ et les

_Contes merveilleux_ racontés par sa mère avaient tenu la place

prépondérante. Ceux-ci avaient remplacé ceux-là, quand, une fois au

couvent, elle n'avait plus vécu que dans la _Vie des Saintes_ ardentes

jusqu'aux stigmates et préférées du Seigneur jusqu'aux miracles. L'heure

présente lui plaisait parce qu'elle était à la fois mystique et

fabuleuse.

Les chants liturgiques, la voix puissante et aiguë des enfants de choeur

faisaient vibrer la poussière d'or de l'église. La solennité du moment,

la magnificence de l'apparat vidèrent le coeur d'Avertie des joies

faciles et insouciantes du voyage, des sensualités passagères. Il lui

eût fallu, maintenant, pour le remplir, quelque chose de stable et

d'éternel.

Dans ce petit coeur païen s'éleva une prière confuse à la Vierge

miraculeuse, prière qui eût pu être celle-ci:

«Regarde-moi, petite Vierge grecque, toute droite, Vierge d'or et

d'argent, Vierge toujours vêtue d'habits de fête, et dis-moi, je t'en

supplie, dis-moi:--Calme-toi, Avertie. Pourquoi t'agiter? N'as-tu pas

choisi ta part, toi-même? Elle doit être la meilleure puisque tu

aimes...»

Ah! Si le B.-A. avait été là, seulement! Mais il était loin, très loin,

et Avertie sanglota.

Et, tandis que les cierges et les vêpres chantées s'éteignaient et que

les femmes en châle se glissaient vers les sorties, Avertie, de son pas

ferme, reprit, avec son âme chancelante, le chemin de sa destinée.

* * *

Le soir de cette belle journée, Floche conclut:

--Mes amis, je vous avouerai franchement que ce que j'ai préféré dans

Venise, ç'a été nos stations le soir chez le petit marchand de cartes

postales. Oh! vous n'avez pas besoin de vous esclaffer de rire! Je ne

suis pas si bête... les cartes postales, c'est un peu le mannequin du

chef-d'oeuvre que nous pouvons nous approprier!...

Ensuite ce furent les adieux au _Vapore_. Avertie, bonne et simple,

tenait à remercier le propriétaire des soins particuliers qu'il avait

eus pour eux. Mais il n'était pas là; alors elle avisa son fils, lui

serra la main et:

--Au revoir, Monsieur, dit-elle aimablement, nous partons demain pour la

France. Merci de votre excellente hospitalité. Vous nous avez

admirablement soignés et vous voudrez bien faire tous nos compliments à

votre papa.

Puis elle le salua de son air de reine. Derrière elle, ses compagnons

riaient. Avertie ne comprit pas pourquoi. Elle comprit moins encore,

quand, une fois dans la rue, Floche se mit à l'invectiver:

--Folle, triple folle! «à votre papa»! bien des choses à «votre papa»!

Pourquoi pas à «votre dame»! Voyons! Est-ce qu'on parle de son papa à un

fils de gargotier? Est-ce qu'on lui serre la main? Pour les trois plats

qu'il nous a servis, qui nous ont flanqué la colique, et pas gratis

encore!

--Ah! bien... Qu'auriez-vous dit, vous?

--J'aurais dit: «Au revoir, Môssieu, très contente de vos services. Je

parlerai de vous à Paris à mes amis et connaissances et je vous enverrai

du monde.» Voilà qui aurait eu le sens commun!

Mais la même femme au sens commun, ce soir-là, dans une boutique,

faillit sauter au cou d'un commis qui avait mis quelque complaisance à

chercher dans un énorme tas la photographie du _Cygne et Léda_.

--Oh! cher Monsieur, lui dit Floche, je suis si heureuse de votre

trouvaille! Vous êtes positivement un grand homme tout à fait

sympathique.

Et sur le _Vaporetto_, après dîner, un coup de vent ayant dispersé ses

cartes postales:

--Ah! s'écria-t-elle en détresse. Mes _cartolinas_, mes _cartolinas_!

Peintre! _Avente presto! Malorino terriblo!_ Sortez vite deux sous,

promettez-les à tout l'équipage, si on me rattrape mes cartes!

Et elle serra avec effusion les mains d'un gaillard malpropre qui les

lui rapporta.

Le Voluptueux Voyage · 第 13 / 17 题