CHAPITRE IX

Comédie de tous les matins: 6 heures, Floche s'est levée, a ouvert la

fenêtre, puis s'est accroupie. Mais elle sait faire deux choses à la

fois. Elle parle aux Alpes, au Lido, au temps qu'elle trouve adorable.

Hein, quoi! elle a touché de l'oeil le fond du ciel et alors elle

déclare que «c'est pour se gâter». Elle le menace d'un doigt mutin. Puis

elle se recouche et sans ménagement pour la pauvre Avertie dormant

encore avec la grâce de sainte Ursule, elle l'invective, la force à se

lever pour faire quelque commission, lui demande même, dès l'aurore, des

conseils sur la marche de ses futures amours!

--Sonnez pour le déjeuner... Un seul déjeuner. C'est moins cher;

d'ailleurs, vous mangez si peu! Et puis vous pourrez boire dans votre

timbale ou dans votre verre à dents.

Elle réclame son crayon qu'elle suce, fait ses comptes à haute voix:

«... 4.5.6.» en calculant sur ses doigts, s'exclame, déblatère contre le

beurre du déjeuner, lave sa tasse, la cuillère, essuie le sucre, gratte

son pain--le tout par crainte des microbes,--mais ne se décourage pas

outre mesure du cheveu qui traîne dans le thé et qui «soulève» Avertie.

Quand celle-ci est par trop agacée des manies de Floche, elle dit:

--Et si, maintenant, nous songions au bon pis, bien gras de bouse qui a

fourni ce matin cet excellent lait de neige, sous la pression des doigts

agiles et crasseux du bouvier?

--Bien sûr... Mais comment faire? J'ai si faim... et si on pensait à

tout!!

Comme toujours, au moment de la toilette, les amies se disputent. Floche

remplit alternativement sa bouche de gros mots et de gargarismes.

--Jamais plus je ne voyagerai! Et elle se regarde dans la glace,

s'avance, se recule, s'avance à nouveau.--Mon cou est absolument perdu,

mes rides se creusent... ce sale chicot... puis je vieillis... Ah! c'est

odieux!

Puis elle s'élance vers la porte et, offrant au corridor sa toilette

débraillée, elle crie à la bonne, une grande cavale italienne aux traits

fins et aux yeux de fièvre:

--De l'eau chaude... de l'eau chaude! _Psst!_ Mademoiselle! très chaude!

Elle se retourne, fait claquer la porte d'un coup de talon, et perd une

mule en ex-satin pompadour...

--Voyez-vous, je commence par vous dire que je vous aime beaucoup, chère

amie; mais voyager dans ces conditions, je ne le puis plus, à mon âge...

Ah! ce corset! Encore l'enfiler!... Voulez-vous avoir l'obligeance de me

serrer... comme d'habitude... Si... Non... mais pas en haut surtout, mes

seins sont si gros! Attendez plutôt que je sois coiffée... Cela me

fatiguerait trop, avant... Bon... Très bien! La taille à présent. Est-ce

au point? La crasse noire sur le rose du lacet a-t-elle dépassé? Bravo!

Et quand Avertie veut faire sa toilette à son tour, elle trouve, comme

de coutume, tout inondé, souillé, dans un désordre inextricable. Elle ne

peut s'habituer au sans-gêne de son amie ni à son égoïsme et, «à cette

heure noire», ainsi que l'avait si bien nommée Floche, elle regrette

toujours son association. Oui, mais, sans Floche, elle ne serait pas

partie, elle n'aurait pas vu se profiler, au-dessus de Venise, par la

fenêtre ouverte, comme une tête sur un paysage de Carpaccio, ce paquet

d'iris sombres et de tulipes ardentes. Elle les avait achetés la veille,

au coin d'un _campo_ quelconque; ce matin, ces fleurs s'affalent de soif

dans le goulot trop étroit d'une carafe où seules quelques tiges rigides

parviennent à atteindre le cristal de l'eau.

* * *

_Jour de Pâques_. Carlo les attend au Lido, dans sa barque, toutes

voiles dehors, car il a mis sa blouse neuve en toile bleue qui se gonfle

au vent et lui fait un buste d'homme en baudruche. C'est très «fête».

Les campaniles frémissent depuis l'aube au son de leurs cloches

endiablées. Floche «adore ce bruit»... «C'est si gai dans l'air!»

Avertie, elle, le déteste! «Ça vous rappelle toujours qu'il faut

mourir.»

La ville est pavoisée; cet air endimanché lui va mieux qu'on ne le

pourrait croire et l'animation extraordinaire de l'éblouissante matinée

lui est singulièrement adéquate. D'ailleurs Venise est universelle,

généreuse. Elle se donne dans la mission où on la désire, au delà même

de ce qu'on la désire....

Les filles, par groupes, enroulées dans leurs châles neutres, comme une

fleur dans un cornet de papier, circulent sur les quais, dans les

_Calle_, gravissent les petits ponts. Leur marche scandée fait onduler

et ouvrir leurs jupes, en de grands liserons. Un bout de ruban vif au

col épingle le regard; leurs cheveux, en masse lâche et relevée

mollement, s'étalent avec recherche.

_Ding, Dong! Ding, Dong,_ Dieu! ces cloches! Avertie voudrait fuir:

--Entrons à Saint-Marc, proposa-t-elle. Nous y entendrons la messe.

Une nappe de têtes humaines couvrait le sol de la basilique. Elles

issaient aussi des galeries supérieures, grappes d'insectes noirs et

inconfortables à l'oeil.

Les Pèlerins grimpèrent dans les arcades et, bousculant, poussant, se

perdant dans les dédales, ils arrivèrent enfin, malgré la foule, à

dominer l'office. Des ponts minces, étroits, ajourés de colonnettes

légères et hardies, ils plongeaient sur l'abîme, le peuple, le choeur,

les lumières, l'encens qui montait par bouffées en volutes laiteuses.

--Nous touchons les mosaïques, mes amis, voyez! dit Floche, aussi

heureuse que s'il se fût agi du dos d'un bossu. Ce sont les belles, les

byzantines! Est-ce curieux la genèse de ces petits carreaux de marbre et

de verroterie qui finissent par faire de la si belle «peinture»...

--Travail de pygmées! lança le Peintre, par jalousie.

--La fuite en Égypte! Voyez donc l'âne naïf... C'est de

l'impressionnisme!

--Et ces Saints qui ont l'air mal à leur aise, assis sur une fesse, au

bord de leur trône... n'avaient pas l'habitude... intimidés! Et cette

pose gênée des deux doigts ouverts en fourchette à découper le rôti!

Sur ces effrayants et minces viaducs aux hautes échasses de marbres, la

foule circulait avec peine, étirée en long ver rampant vers la sortie.

C'étaient des voyageurs de tous pays, de toutes couleurs, une vraie

foire.

Avertie ne se sentit pas un instant un morceau de cette mosaïque humaine

et mouvante. Elle se croyait seule au monde spectatrice de la fête

donnée uniquement pour elle.

Ralenti par le plain-chant qui enveloppait toutes ces choses, l'office

continuait avec sa pompe des grands jours. Tout à coup, en une rafale

aiguë de voix complexes et sixtines, jaillit un _Amen_, accéléré,

ardent, emporté. Il progressait, s'enflait, se compliquait en fugue et

son développement ultime éclatait dans la basilique comme un bouquet de

fusées! La nef vibra jusqu'aux voûtes.

Avertie se sentit à l'instant atteinte en plein coeur. Elle pensa se

trouver mal. Quoi! En ce voyage, avait-elle donc si totalement oublié la

musique et le B.-A., liés ensemble dans son âme par la même passion,

forte, inexorable où s'abîmaient vraiment son coeur et ses sens? Ils se

rappelaient brusquement à elle dans cette église, avec la force d'un

torrent, torrent qui grondait, s'imposait victorieux dans l'explosion

triomphale de la musique.

Puis les chants s'assoupirent et l'émoi d'Avertie s'apaisa; sous les

sons adoucis des orgues qui doucement versaient sur son âme la quiétude

et la paix, elle ne ressentit plus qu'une grande mélancolie.

L'office s'achevait dans la majesté de sa pompe païenne. Les Pèlerins se

levèrent et, suggestionnés par la marche rythmée du clergé, ils

s'avancèrent, eux aussi, vers la sortie, d'un pas cadencé et bénisseur.

Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si

causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air préoccupé. Elle

songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage, sans doute, car

son premier mot, en sortant, fut:

--Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant, je

n'ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses

dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre! À Paris,

je suis obligée d'en changer deux fois par semaine pour le moins, car,

vous savez, je les porte fermés et je suis cagneuse, alors c'est tout

noir entre les genoux.

* * *

Avertie avait quitté ses compagnons pour s'en aller déjeuner chez ses

amis Stampford.

La porte du palais du _Ponte dei Pugni_, où ils habitaient, se paraît

d'un lourd battant de bronze. C'était une tête de fou grimaçant et

sournois. Avertie le souleva avec répugnance. Ne se fichait-il pas

d'elle, de ses amours, de ses «sensations» de rencontre?

Elle monta l'escalier, le coeur gros, et fut toute heureuse de trouver

chez les Stampford un chaud accueil, un local habité par des gens qui

«demeurent», un joli salon confortable avec de larges et bons sièges,

une table à écrire solide et reluisante comme de la cire à cacheter.

Dans le fond, une vérandah s'ouvrait toute fraîche de fleurs et de

verdures légères, donnant l'illusion d'un jardinet à la Sémiramis,

accroché en console aux murs du palais. Des larges baies vitrées,

Avertie aperçut les «dessus» de Venise, ses toits roses, ses belles

cheminées en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'églises et le

campanile de _San Sebastiano_ au _Zattere_, là où elle s'était reposée

la veille.

Le déjeuner fut agréable et le café excellent. Tandis qu'elle se

reposait et «flemmardait» auprès de ses amis, heureuse de ces heures

dérobées à l'affolement d'un voyage, on annonça les deux autres

Pèlerins. Ils congratulèrent leurs hôtes, puis, un peu comédiens, se

jetèrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils

n'osaient avouer. Elle les trouva puérils, mais elle se laissa conduire

sur le palier.

Là, un monceau de poteries bigarrées s'étalait. On eût dit un déballage

sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossières, pots à eau et de

chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres,

leurs couleurs fortes, leurs fleurs naïves de marguerites aux pétales en

larmes, leurs paysages à saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes

violemment coloriées, mais toujours harmonieuses et décoratives. Cela

représentait évidemment un assortiment de «couleur locale»... C'était

bien ce que Floche allait chercher à Venise. Un peu anxieuse, elle

regardait Avertie.

--Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe.

--Ensuite? mais nous faisons emballer et nous emportons....

--Ces saletés? Quelle folie! Vous les trouverez partout, à Asnières,

place du Trône, aux tourniquets de la foire!

--Que vous êtes bête, Avertie, et que vous m'agacez! À Asnières? Comme

si on allait à Asnières acheter des pots! Voilà une idée qui ne

viendrait à personne!... Et votre dédain, c'est de la pure jalousie! Ces

saletés, ces horreurs, ce fumier, nous avons eu tout cela pour 3 francs!

Oui, trois francs! (et elle secoua trois doigts en menace sous le nez de

son amie). Mais c'est à ne jamais se fournir autre part qu'au _Ponte dei

Pugni_, dans cette délicieuse petite boutique à quatre sous... ici, sous

le palais des Stampford; là, voyez-vous? Non, ce que votre froideur

m'exaspère! Il n'y a que la jaunisse pour rendre les femmes aussi

injustes et exagérées. Du reste, comme je le disais justement au

Peintre, nous avons eu joliment de chance de ce que votre oeil de poule

n'ait pas vu ces trésors avant nous, pour nous les souffler. Votre

attitude me confirme dans mon opinion!

--Oh chère! gardez vos trésors. Moi, je me refuse simplement à

reconnaître ce colis parmi nos bagages. Faites donc faire la caisse,

prenez le transport à vos frais et nous verrons ensuite ce que le pot de

chambre _dei Pugni_ vous coûtera une fois rendu 1, rue Gauthier-Villars!

Et, d'un air ravissant et séducteur, elle ajouta.--Ils sont adorables,

vos pots!

Floche resta «baba», déconcertée, devant le sérieux d'Avertie; elle

baissa l'oreille, car elle savait son amie très pratique et sa figure

exprima l'anxiété la plus grande.

Avertie la laissa au milieu de ses faïences, et, au moment où, dérangée

de son doux repos, elle allait prendre congé des Stampford, elle aperçut

le Peintre et Sténo au milieu du salon en train de comploter un tour de

fantaisie en Lombardie.

--Je répare la bévue des pots, lui cria le Peintre. Il paraît que nous

pouvons «découvrir l'Italie» demain toute la journée.

--Bravo! j'en suis! lui dit Avertie et elle alla mettre son chapeau dans

la chambre de Maud.

Avertie se bichonna, puisa dans les petits pots et les flacons, mit du

rouge à ses lèvres, vola à son amie un peu de ses trucs de beauté et,

satisfaite, déclara à la glace que, vraiment ceux qui préfèrent des

femmes «nature» sont des imbéciles! On ratissait bien les jardins, il

fallait aussi embellir les corps. Dick l'eût-il aimée autant sans aucun

de ses artifices?

Pimpante et remontée pour de nouvelles tournées, elle reparut au salon

et donna rendez-vous à ses amis aux _Jardins Eaden_. Car, bien que le

devoir familial accompli n'eût jamais rien ajouté à la joie de son

coeur, elle s'était promis d'aller visiter une parente. Celle-ci,

Polonaise, mais duchesse vénitienne, demeurait en son palais sur le

grand Canal.

Par un labyrinthe de _rios_ et d'étroites ruelles que le soleil ne

visitait jamais, Avertie arriva au _Palazzo San Pietro_. On

l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre?

C'est qu'à Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la façade

et du vestibule.

Ce jour-là, une consigne sévère et un portier à casquette russe

empêchaient les visiteurs d'être reçus avant 4 heures. Avertie expliqua,

à grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San

Pietro, on pourrait, peut-être, faire une exception. Elle fut enfin,

après avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un élégant égout,

introduite dans le grand salon.

La duchesse était encore «retirée chez elle». Avertie eut le temps de

regarder à loisir la vaste pièce. Le mobilier était élégant, confortable

et très bas (pas un seul de ces sièges hauts, durs et raides qu'on est

accoutumé de voir en de tels palais). Des livres traînaient sur des

guéridons et, dans des cendriers, des cigarettes éteintes. Tout cela et

de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame étrangère

et encore très vivante.

Elle parut entre les deux battants de la porte dorée, toute petite et

grassouillette.

--Et bonjour, chère nièce! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que

c'est, donc déjà, charmant de vous être souvenue d'une vieille parente!

Et elle tendit, à la Polonaise, sa main à baiser. Avertie s'inclina

dévotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqué toute sa

jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'était

devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle

allait jouer et dîner chez ses parents slaves. Comme tout cela était

loin de ce palais vénitien!

Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant «qu'à p'tite tante p'tite

chaise[5]». On parla de la France, de la famille dispersée; Avertie

s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra,

brune, mince, le front masqué d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds

cheveux lisses et luisants, élégante, et très joconde, dans son sourire

un peu pincé. Avertie la savait pédante, mais elle ne l'en incriminait

point de parti pris, au contraire; elle avait constaté que «ces

femmes-là» étaient généralement remplies de ressources de tout genre et

plus intéressantes surtout à l'étranger que ces petites pintades

occupées seulement de leurs plumes à pois blancs.

[Note 5: Proverbe persan bien connu.]

On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet

d'étonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint.

--Restez donc encore, chère nièce, prenez le thé avec nous. Nous

attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-être,

donc déjà, entendu parler, car il est sur le point d'être célèbre. C'est

lui qui vient de faire paraître en Angleterre un volume de vers

retentissant: «_les Fleurs périssables_».

Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient,

la duchesse s'occupait à faire le thé, lorsqu'on annonça: «_Il signor

Barone Strathmore._»

Avertie pâlit. Elle avait le dos tourné à la porte; dans une glace, elle

vit la tête énergique de Dick se profiler. Le cadre doré du miroir, qui

sur le fond de l'appartement le coupait à mi-corps, en faisait un

magnifique Romney.

La jeune femme eut peur de se trahir; elle se leva et alla, par

contenance, examiner quelque bibelot. On lui présenta Dick

cérémonieusement. Comme elle n'avait aucun frais à faire et que les San

Pietro entouraient de prévenances le nouveau venu, elle put goûter à

loisir la joie inopinée qui s'offrait.

Dick, agréable et très correct, causa d'une façon charmante. Il venait

de l'_Académie_, parla du Titien, et de ce beau portrait de femme du

Musée de Madrid qui, étendue sur une couche molle, écoute un jeune homme

jouer de l'orgue. Ce chef-d'oeuvre, il l'aimait entre tous.

--Ce qu'il y a de beau dans ce tableau, dit-il, ce sont les chairs

admirables et aussi que le peintre ait mis auprès d'elles un petit

chien, emblème de la fidélité... Et puis, au fond, sous les draperies,

ce paysage qu'on aperçoit, c'est l'Italie, c'est Venise!... Avez-vous

jamais été en Espagne, Madame?

Il se leva, et voyant ses hôtesses absorbées par la confection du thé,

il murmura:

--_Darling_, je vous aime... _You madden me_!... Je vous ai suivie tous

les jours... je vous ai vue vous balancer comme une fleur de narcisse,

si jolie, si blanche, dans les rues de Venise... je suis votre

esclave... Dites-moi que nous nous reverrons?

Avertie, pour toute réponse, consulta sa montre, poussa un léger cri de

surprise et, se dirigeant vers sa tante, elle s'excusa: il était déjà

tard... Ses amis l'attendaient aux Jardins Eaden.

--_Ach! Douchka!_ jamais je ne vous laisserai partir avant que vous ayez

pris le thé avec nous. Edwige ne le permettra pas!

--Et si vous le voulez bien, Madame, ajouta Dick, ma gondole sera à vos

ordres.

Quelques instants plus tard, ils descendaient tous deux le grand

escalier de pierre; Edwige, appuyée contre la rampe du palier, appela sa

mère:

--C'est curieux, maman! Venez donc voir... Avertie et M. Strathmore...

ils sont trop beaux ensemble! N'ont-ils pas aussi la même démarche? Ils

ressemblent aux chevaliers du Giorgione dont je cherche l'histoire! Vous

me trouvez un peu folle, n'est-ce pas, de vous comparer à des hommes en

armure?

* * *

Avertie n'avait su résister; elle s'était laissé conduire jusqu'à la

gondole.

À cause du temps orageux, on avait disposé le _felze_ et sous ce

capuchon noir, Dick l'installa comme un enfant qu'on aime ou une femme

qu'on admire.

Il glissa sous ses pieds un coussin et lui mit aux épaules sa grande

cape chaude, dont l'odeur de vétiver et de _gem of gem_ la firent

tressaillir.

D'un grand doigt caressant et adroit, il releva quelques mèches blondes

échappées de la nuque et qu'emprisonnait le col du manteau; puis, à

genoux devant elle, il prit les deux mains de son idole:

--_Dearest_! Est-ce bien vous que j'ai là, si près de moi, et dont je

tiens les blanches mains... (et il la déganta pour sentir cette chair

près de la sienne). _My beloved_, vous m'avez écrit une lettre absurde,

avec votre petite âme de fleur délicate et dangereuse... C'est du poison

que j'y ai respiré... Je ne vis plus que par vous. Je vous cherche, je

vous suis. Si je vous vois de loin, c'est l'âme de nos grands tigres des

Indes qui s'empare de moi... alors, j'ai envie de vous atteindre d'un

bond, de vous broyer et de vous dévorer toute. Je me sens la force

brutale d'un géant! Puis, lorsque vous approchez et que je me cache pour

ne pas être aperçu, alors, devant votre chère présence qui me paralyse,

je ne suis plus rien et j'ai l'âme du pauvre qui n'aspire qu'à un

penny... Et là, aujourd'hui, si près de mon étreinte--oh! ne craignez

rien, _deary_! Quand j'ai vos mains dans les miennes, je vous contemple

avec mon meilleur amour, celui qu'on n'a jamais éprouvé encore, celui

qu'on sent éternel. Ô la plus délicate et fine chose de Venise!...

Il lui passa son bras autour de la taille, et prenant ses mains il en

baisa longuement les paumes.

--_My darling_! je veux vous plaire, je veux être ce que vous attendez

de moi. Je veux tout de vous, tout, vous entendez!

Sa voix était devenue un souffle rauque, sa figure soudain s'empourpra,

une veine barra son front volontaire; il serra la taille de la jeune

femme avec tant de force qu'elle soupira:

--Oh! vous me faites mal!

Aussitôt, il relâcha son étreinte et se rejeta vivement en arrière.

Puis, les bras croisés, il la contempla sombrement.

--Êtes-vous donc si froide, ou si perverse que vous puissiez rester

insensible à ce que vous me faites éprouver? Et quelle puissance a donc

votre douce voix pour me dominer ainsi? Ah! petite sirène qui avez

peuplé de votre image mes paradis imaginaires, qu'êtes-vous venue faire

sur ma route si vous ne voulez pas me noyer avec vous dans l'amour

infini! (Et il la regardait ardemment.) Vous avez écrit: «J'ai besoin de

la chaleur de votre corps comme de celle du soleil... J'ai faim de

vous... Le paradis entrevu sur votre bouche adorée...» Le paradis,

_dearest_! (et sa voix était un souffle passionné) il est partout

où vos adorables pieds--petits _cuttle fisches_ des plages de

l'Adriatique--précèdent les miens, partout où je puis respirer votre

haleine... Vous êtes ma rose blanche... Embrassez-moi!

Elle regarda le poète de ce regard où l'on cherche à voir dans une âme

quelque chose d'extraordinaire. Ils se mesurèrent tous deux un instant

et leurs lèvres se joignirent.

Mais la gondole débouchait sur la _Giudecca_. Dick se souvint du temps

et des lieux. Il s'assit auprès de sa compagne, tenant encore une de ses

mains frêles dans la sienne; et, leurs doigts enlacés étroitement, comme

eussent désiré l'être leurs corps, ils goûtèrent, exaltés par l'amour,

la beauté de Venise.

Le Voluptueux Voyage · 第 12 / 17 题