Les femmes commodément installées sur les gros coussins de la gondole,
le Peintre assis par terre à leurs pieds (le derrière un peu mouillé),
tous étaient heureux et retrouvaient l'impression de l'arrivée, la
simple satisfaction, le bien-être de se laisser glisser sur l'eau, à
travers la Ville Incomparable.
Avertie, le bras allongé, tenait une des petites mains de cuivre qui, de
chaque côté du bateau, maintiennent la cordelière en laine noire à gros
pompons.
--Floche, avez-vous regardé ces mains? dit-elle. Sont-elles assez
vivantes et fermes d'expression? Et ce pouce aplati vers l'ongle, il a
toute une physionomie! J'en ai connu un semblable: c'était celui de
James Two. Il synthétisait plus sa personne que sa figure... il
synthétisait sa nature d'âme. Comme il m'aimait, si je le lui avais
demandé, James l'eût coupé pour me le donner...
--Vous donner son pouce! Quoi? Celui en viande, le vrai dont il se sert
tout le temps? Vous croyez cela, vous, une femme supérieure, qu'un homme
vous aime assez pour se couper un doigt? Ah! laissez-moi rire, Avertie.
Vous en avez quelquefois de bonnes, ma pauvre amie! Quelle jeunesse! Et
faut-il que vous ayez peu souffert!... Moi, je sais bien que c'est tout
au plus les ongles que les hommes se coupent, par amour de vous!
Avertie sourit de la tirade et pria Carlo de lui vendre les mains de
cuivre. Tout de suite, le Peintre voulut lui en faire hommage; elle s'en
ferait monter un manche d'ombrelle.
Mais Carlo refusa; il aimait sa gondole. Pourquoi l'aurait-il
dépouillée, lui qui la soignait comme une belle femme? Car ces objets
étaient anciens et le modèle introuvable... Le Peintre insista, monta
les prix, sortit une pièce d'or. Quel pauvre gondolier eût pu résister?
Séance tenante, Carlo dévissa les mains et les remit au pèlerin. La
cordelière pendit, les pompons noirs traînèrent sur les banquettes...
quelque chose de désordonné, d'inharmonieux, entra dans la gondole; elle
fut comme déflorée.
Avertie eut le sentiment très net qu'elle agissait en bourgeoise, en
barbare. Cette main de gondole! Avoir attendu quelques siècles pour
devenir le manche d'ombrelle d'une Parisienne! Ainsi, elle déplaçait un
point de beauté, elle déparait une belle chose! Elle compara son âme à
celle d'une Américaine et pensa avec dégoût que l'amie de Dick eût agi
pareillement. Pourquoi ne pas renoncer à cet enfantillage, remettre le
cuivre en place, pour l'harmonie des choses universelles?
Un vieux hanneton en souquenille tête de nègre, qui happa la gondole de
son crochet, à _San Giovanni e Paolo_, coupa court à ces réflexions.
--L'Église des tombeaux des Doges, annonça le Peintre d'une voix
sentencieuse.
--Dieu! qu'ils m'ennuient, ces Doges! s'écria Avertie, et elle regarda
le porche d'un oeil maussade.
Pourtant, de délicates, colonnes de marbre rose, torcinées en gros
câble de navire, encadraient les sculptures des montants. Avertie releva
ses jupes et regarda ses jambes pour voir si,--torcinage à part,--elles
n'étaient point de la même sveltesse. Puis, toujours hostile à l'Église,
elle s'en fut vers deux lions, en bas-relief contre les murs de
l'hôpital voisin. Là, elle était à son affaire; leurs regards tristes et
dédaigneux l'attiraient invinciblement.
--Floche, venez voir avec moi ces beaux lions de Lombardo.... Ils valent
tous les doges et leurs tombeaux tarabiscotés. Voyez-moi cette queue
qu'ils ramènent devant eux en traîne d'impératrice!
Floche, gouailleuse un peu:--Eh, chère amie, vous n'avez pas vu cette
touffe poilue du bout...? On dirait une main de singe! C'est très
curieux, en vérité!
--Mais c'est magistral, simplement. Quelles notes prenez-vous donc?
Laissez-moi lire: «Noble attente de ces portiers de pierres..., yeux
tristes à la vue des malades de l'hôpital... Fauves matés sous le ciseau
du génie...»
--Mâtin! vous allez bien! Quant à moi je veux vous confier que depuis
quelques jours je suis amoureuse, oui, amoureuse de tous les lions de
Venise. Concevez-vous cela?
--Vous êtes une folle... Mais vous me fascinez. Je vous trouve très bête
et très intelligente... Je ne peux pas vous suivre dans tout ce que vous
dites. Vous me troublez, vous m'ahurissez... car, enfin, j'ai du sens
commun, moi!
Il fallut pourtant entrer à l'église. Avertie laissa ses amis circuler.
Elle s'assit à côté d'un autel en pierre jaune que le guide ne
mentionnait pas et qu'elle n'aurait certes pas remarqué si elle ne
s'était arrêtée auprès. Deux sphinges étranges le soutenaient. Elles
avaient des têtes et des seins de femme, des griffes de lion et des
queues de dauphin. Sur le marbre poli de leur poitrine et de leurs
épaules, l'ocre doux s'éteignait dans du jaune plus pâle et crémeux;
leurs têtes douloureuses semblaient excédées du poids de la table
sacrée. Il y avait de l'obstination et de la douleur dans leurs regards,
leurs bouches et leurs fronts têtus, dans leurs queues trop enroulées,
et leurs ongles crispés de rage concentrée d'être là pour toujours!...
Les passions aussi, ne vous écrasent-elles pas toute la vie? Elle
l'avait entendu dire par des «gens à grands fracas», des passionnés, des
agités,--mais était-ce bien vrai?--qu'on ne peut jamais «s'affranchir».
S'affranchir, la belle affaire! Même devant les Sphinges de San
Giovanni, elle trouvait, au contraire, qu'il fallait une vie de lutte et
d'énergie pour, seulement, «conserver».
Néanmoins, elle aima la douleur inquiète des marbres symboliques. Ces
Sphinges étaient belles. Elle sympathisa avec leur impatience résignée
et, finalement, guidée par son constant instinct de volupté, elle
s'approcha de l'autel, ôta ses gants et passa le long de ces corps polis
une main caressante et douce.
Mais Floche, déjà de retour, s'écria:
--Vous avez eu bien tort, chère amie, de ne pas nous avoir suivis. Nous
avons vu, avec dix sous de pourboire seulement, une série de Véronèse en
réparation, accrochés à des échafaudages de plâtriers, salis, tout
troués, tout noircis, magnifiques! Et aussi, un immense chandelier,
superbe! On aurait dit du vieux plomb au rebut, une belle patine!
Avertie s'amusait toujours de l'imprévu des discours de sa compagne. Son
pied glissa avec indulgence sur les dalles roses en marbre de Vérone et
son coup d'oeil essuya au passage la poussière des stalles chapitrales,
en buis lisse, aux teintes luisantes de caramel.
--En voilà assez, pour les petites églises! proposa Floche. Allons voir
_Santa Barbara!_
Le vieux hanneton en haillons, pour ranger à quai la gondole, la happa
de nouveau comme un beau chiffon saisi au fil de l'eau. Ils embarquèrent
et bientôt Carlo les accosta à _Maria Formosa_.
Mais, la _Santa Barbara_, la perle de Venise, était, sous son voile
violet, invisible aux visiteurs. Le peintre et Floche, déçus, s'en
rongeaient les poings.
--C'est un peu fort, disait-elle! Cette _Barbara_, à qui la
montrerait-on, donc, si ce n'est à nous? À tous ces vieux derrières qui
trament dans l'Église, peut-être? (Et elle désignait du doigt quelques
dévotes prosternées sur les dalles.) C'est stupide de voyager dans ces
conditions! Misérable Peintre! C'est vous qui nous avez conduites ici.
Vous êtes un nigaud, un maladroit.... Vous ne savez jamais vous
débrouiller. Vous n'êtes bon à rien!
Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne
et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre:
_Barbara_ apparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel,
froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin
d'oeil.
Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste
brutal, au risque de déchirer le rideau sacré, il saisit le Peintre par
les poignets, lui arracha la canne sacrilège et la brandit au-dessus de
sa tête avec un beau mouvement d'Italien de comédie. Puis il se mit à
vitupérer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement.
Pour le calmer, le Peintre dégagea une de ses mains et saisit dans son
gilet une pièce d'argent que le forcené, du bout de son coude, envoya
rouler au fond de l'Église, en roulant, lui aussi des yeux blancs et
ronds. Puis il lâcha tout, remit poliment la canne dans la main du
Peintre et, à pas comptés et sûrs, il alla rejoindre la pièce d'argent
qu'il empocha.
--Ah! _Santa Barbara!_ Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'être
assassinée, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous!
Nous l'avons échappé belle!... Comment l'avez-vous trouvée cette Barbe,
patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre à l'aise, je vous dirai
que je ne la «trouve» pas. Ça a beau s'intituler «la Perle de Venise»,
ce que je ne goûte pas, je le dis sans honte!
--Il paraît qu'il faut la contempler des heures pour en être pénétré....
--Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche.
Ils firent le tour de l'Église; il y traînait une odeur d'encens, tiède
encore; quelques vieux dos voûtés par la prière se tassaient derrière
les piliers; des châles typiques et gracieux circulaient dans la nef.
Près de la sortie, les visiteurs aperçurent un groupe qui tenait
conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gêne de
buveurs autour d'une table d'auberge. Une mère, dans un mouvement de
tendresse charmante, avait appuyé sa figure contre celle de son petit
posé sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protégeait de son châle à
la façon du Carpaccio. Tout ce monde était à son aise, naturel et
harmonieux. L'âme de Venise flottait autour de ce vivant tableau,
qu'Avertie pressentit être un bien plus grand trésor pour la Cité que
cette «Perle» à peine entrevue derrière ses voiles de damas.
Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se
lamenta:--Aller en fiacre, une fois rentrés à Paris, ce sera affreux
après Venise et le gondolage! Toujours un gros derrière devant votre
nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au
moins, en gondole, on respire à plein poumons l'odeur des immondices de
la seule lagune!
--Soyez patiente, Floche. Carpaccio, à _St Giovanni degli Schiavoni_,
nous dédommagera.
Carlo les débarqua à l'entrée d'une ruelle loqueteuse où séchait le
linge plus soigneusement lessivé en vue des réjouissances pascales. Les
draps pendaient en drapeaux de fête bourbonnienne; les chemises et les
jupons, gonflés par le vent, jouaient les grotesques en baudruche....
_Tü-tü tü-tü!_ La corne joyeuse du marchand de journaux appela de la rue
les clients haut-logés. Aussitôt, des fenêtres descendirent des petits
paniers, maintenus par de longues ficelles, grosses araignées
dégringolant par saccades; puis, le journal reçu, les araignées
ravalaient leur fil, pour remonter avec leur proie. _Tü-tü, tü-tü_, le
son aigrelet retentissait plus loin.
--Les corbillons! Les corbillons! Qu'y met-on? s'écria la comtesse
Floche, qui avait du Grand Siècle. Mais voyez-moi ça! C'est inédit,
divin, c'est à mettre dans tous les journaux... et puis, c'est gracieux,
mystérieux, cette chute rapide et silencieuse d'osier blanc mû par
d'invisibles mains! Je suis bien sûre que l'histoire de saint Georges ne
nous plaira pas autant, tout à l'heure!
Mais, justement, le bedeau était à déjeuner et ne se pressait pas de
venir ouvrir son église. Au bout de quelques minutes, Avertie proposa à
ses amis de planter là saint Georges et son bedeau. Ils se jetèrent sur
cette idée avec d'autant plus d'enthousiasme que sonnait déjà l'heure
creuse du déjeuner.
Sur les canaux, tachetés de pelures d'oranges, une odeur nauséabonde
traînait; un bateau chargé des boues de la ville les croisa.
--Floche? C'est le moment de respirer à pleins poumons! cria Avertie.
--Ah! Grands Dieux, ma pauvre amie, est-ce assez sale cette Venise! Et
faut-il que ce soit tout de même beau pour qu'on supporte toutes ces
cochonneries!
Enfin, ils arrivèrent au _Vapore_, heureux de humer des odeurs fraîches,
fussent-elles de cuisine, et de pouvoir se reposer, assis autour d'une
table sympathique.
* * *
Un gros nuage venait de rabattre les Pèlerins sous le péristyle de
Saint-Marc. La masse des pigeons chassés par l'averse s'y était
réfugiée aussi. Énervés, excités par l'électricité ambiante, hérissés,
la queue en éventail, battant des ailes, ils se becquetaient sur les
chapiteaux des colonnes, puis, satisfaits, lâchaient leurs petites
ordures.
Avertie voyait l'ombre de leurs gestes se profiler sur les mosaïques
d'or, à côté de l'histoire de Noé, histoire sans pudeur, elle aussi, et
tracée avec la naïveté des âmes simples.
--Regardez donc, Floche! demanda-t-elle. Avez-vous jamais vu Noé nu? Le
voilà étendu sur son lit, ivre, des poils partout... et en mosaïque
encore! Sem et Cham en sont honteux.
--À quoi voyez-vous ça?
--Au bout de leur nez... Ils viennent recouvrir leur père. Voyez le
grand manteau qu'ils apportent. Quant à Japhet, il est resté dans un
coin, avec la «bombance», à dire des saletés.
--Et après... Cette histoire est passionnante. D'où la tenez-vous?
--D'où je la tiens? Elle est bien bonne! Et l'Histoire Sainte alors!
--Ah! ma chère, répliqua Floche offusquée, j'ai eu tous mes brevets--il
y a bien longtemps, c'est vrai,--mais dans l'histoire Sainte, il n'est
question ni de poils, ni d'hommes nus en mosaïque, ni de lits où ils
sont couchés....
--Chère Floche, vous êtes un ange et je vous aime. J'ai dû lire, moi,
des Bibles non expurgées, voyez-vous!
Et elle leva le nez vers la coupole:--Tiens, le déluge? Désirez-vous que
je vous en raconte aussi l'histoire? Trois petits hommes dans une grande
barque voulaient rentrer chez eux... Mais regardez donc les mosaïques,
Floche, ou je ne raconte pas. Donc ils voguent sur de l'eau d'or et un
gros pigeon vole sur leurs têtes...
--Allons, Mesdames, il faut entrer dans la basilique, vint dire le
Peintre. Si nous nous attardons ainsi aux bagatelles de la porte....
--Ah! s'écria Floche découragée. Voilà maintenant que cet autre appelle
le Déluge une bagatelle!
Et la figure désolée, poussant un soupir, elle rattrapa son amie qui
déjà entrait à l'Église.
La séduction de l'ensemble, l'atmosphère générale de Saint-Marc
subjuguèrent de suite Avertie. Elle ne se demanda pas si c'était une
église, un temple, une synagogue, mais elle sentit qu'une magnificence,
un merveilleux la transportaient dans un monde inconnu dont la magie
l'étourdissait. Quand elle eut perçu que Saint-Marc avait gardé la
saveur originelle de ses splendeurs anciennes, l'arôme puissant de sa
païenne ambiance, Avertie se prélassa dans un sentiment de plaisir
absolu. Elle eut une révélation de choses insoupçonnées, dans la vision
reposante d'une harmonie féerique. Et ces vers chantèrent dans sa tête:
Là tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté...
Puis ses regards se posèrent sur les détails et s'y complurent; elle
subjectiva son admiration. Elle eût voulu--Impératrice ou Dogaresse--se
promener, s'asseoir, trôner au milieu des mosaïques... elle eût voulu
être Celle pour qui toutes ces splendeurs eussent été faites et se
sentir, surtout, le point culminant de beauté nécessaire à l'harmonie de
l'ensemble.
Partout, dans la basilique, on nettoyait, on récurait pour les fêtes de
Pâques.... Et soudain, par une lubie amusante, les détails de cette
Église, Avertie les rabaissa à des «ouvrages de dames», points de
Hongrie, crochet tunisien, tapisseries à l'aiguille et, même, pantoufles
pour vieux messieurs. Par terre, c'étaient des carreaux qu'elle avait
vus dans l'album D. M. C.... et son esprit, agacé, se débattait contre
cette obsession nerveuse. Elle était navrée. Que s'était-il donc passé
dans son cerveau? Une fatigue subite, sans doute, d'avoir trop admiré?
N'importe, venir voir Saint-Marc, y entrer comme une folle, s'y croire
une impératrice et tout à coup se constater l'âme de Jenny l'ouvrière,
juger ces choses sublimes à travers un déballage de mercerie.... Ah! il
n'y avait pas de quoi être fière!
Elle s'assit et s'efforça de ne plus penser. Peu à peu son cerveau se
dégagea; les marbres aux murs devinrent de belles étoffes flammées, de
glorieux tapis d'Orient revêtant les colonnes. La basilique entière lui
parut tendue de couleurs chaudes.
Les paons de l'ambon adoucissaient leur marbre jusqu'au vieil ivoire;
l'aigle de cuivre poli du lutrin resplendissait au milieu de ce choeur
merveilleux de toutes les richesses des siècles. Les immenses
candélabres des chapelles, à eux seuls, étaient un univers de recherche
d'art; la diversité et la complexité de leurs détails se résumaient en
une telle harmonie, une telle pureté de lignes, qu'on les eût crus, de
loin, à peine modelés dans des formes larges et grasses. En marbre vert
antique, ou en porphyre rosé, les mosaïques du sol attendaient les pieds
crémeux des déesses. Avertie eut mal au coeur de les piétiner avec des
souliers à fortes semelles... Parfois, sous l'usure, le vert se fonçait,
devenait l'émeraude brute des profondeurs de la mer où, là seulement,
les algues, et aussi les culs de bouteille, prennent une telle couleur.
Avertie rejoignit ses amis dans la sacristie. Une sorte d'intimité
calmante l'y accueillit. Ainsi, sur les panneaux, au-dessus des stalles,
d'étranges tableautins en marqueterie avaient pris au cours des siècles
une telle chaleur de tons et présentaient dans leur composition un tel
souci du détail qu'on eût juré y voir une oeuvre hollandaise. Avec leurs
canaux et leurs antiques maisons, c'étaient bien plus des intimités de
Peter de Hoog que des vues de l'orientale Venise.
Avertie, tout à fait dégrisée, s'assit près de la chaire. Soudain, elle
vit le Peintre s'approcher d'elle, lui saisir le bras avec violence, et
lui dire dans la figure:
--J'ai un désir fou de vous posséder, là, dans cette église!
L'intonation pouvait laisser croire à une plaisanterie. Avertie en fut
cependant toute interloquée, car rien ne ressemblait moins à
l'inconvenance de cette sortie que la réserve habituelle et la froideur
du jeune homme.
--Encore un que le démon de la Basilique vient de posséder...
Heureusement que ça n'a pas été en même temps que moi! pensa-t-elle, et
elle se mit à rire.
Floche, qui avait vu le geste insolite, s'approcha.
--Quoi? Que dit-il? Il a les veux hors de la tête!
--Il dit simplement, répondit Avertie, qu'il a envie de me posséder dans
Saint-Marc... Mais ça n'a aucune importance.
--De vous... quoi?... de vous posséder? Comme vous dites cela! Quelle
nature avez-vous donc pour parler de possession avec autant de calme?
C'est horrible, tout bonnement épouvantable... dans cette splendide
mosquée! Un sacrilège, vous savez!--Et se tournant vers le
Peintre:--Vous êtes bien jeune, mon ami, pour penser à de pareilles
choses. Comment, vous un satyre? Vous, le satyre des Mosaïques! Ah! ce
n'est pas comme moi. Je suis une ahurie dans la vie; je n'ai plus de
désir, aucun.--(Elle se lève, distraite.) D'ailleurs, assez de s'asseoir
ainsi sur la pierre froide. C'est très malsain... ça donne des boutons.
Comme ils s'en allaient, une dame en grand deuil, très élégante,
reconnaissant des Français, s'approcha d'eux et s'adressant à Avertie:
--Madame, pourriez-vous me renseigner, puisque je vois que vous êtes
Française? Quel maigre doit-on faire le Vendredi-Saint, à Venise?
--Ah! Madame, vous me prenez au dépourvu, je suis Israëlite!
Dès qu'ils se retrouvèrent sur la Piazzetta, Floche se retourna et,
envoyant un baiser à Saint-Marc:
--Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette église,
c'est qu'elle a un désordre énorme!--Et, d'un ton docte, elle
ajouta:--Car, après avoir vu le détail des choses, il faut toujours en
embrasser l'ensemble.
--Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta
dans la direction des arcades.
Un grand goûter avait été commandé au Café Florian par les soins de
Maud. Elle voulait présenter ses amis à une dame italienne qui «adorait
les Français» et se piquait de connaître les finesses de leur langue...
Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, était venue s'asseoir à ce
même café. Venise l'avait éblouie alors autant qu'aujourd'hui; mais,
tout de même, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille à la
glace qu'on lui avait servi dans un très grand verre avec une longue,
longue cuiller. Rien de changé dans le café; mêmes banquettes, même
stucage général et prétentieux. Seules, les consommations étaient
devenues plus modernes et, quand elle demanda du sirop de groseille, on
lui répondit, avec un peu de mépris, «qu'on n'en servait pas ici».
La dame Italienne arriva enfin, élégante, mince, agréable, avec une
figure de chèvre ardente, des yeux fiévreux à la Ricard, une bouche
tentaculaire, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux dents, un pied
cambré comme un embauchoir de buis et chaussé de daim blanc. Très
aimable, sa tête seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps
restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude
s'adaptait mal avec l'ensemble, plutôt «chiffonné», de la personne. Et
Avertie crut en déchiffrer l'énigme lorsqu'elle remarqua la
préoccupation constante de l'Italienne à raidir une forte poitrine qui
se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait
une jeunesse factice à des fruits penchants et trop lourds. Intelligente
et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et
inconnue, visible et cachée.
Voulant lui faire plaisir, les Pèlerins la complimentaient sur sa
manière de parler le français.
--Oh! répondit-elle, c'est une langue si facile pour nous autres
Italiens: on n'a guère qu'à changer ou ajouter quelques petites syllabes
et on se fait comprendre.
Comme ils avaient manifesté le désir de visiter certain palais, elle
leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait à deux
pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes cheminées en
calice. Subitement, son oeil énorme s'agrandit encore.
--Voyez, voyez le _caton_ qui se promène sur mes _tettons_[3]!
[Note 3: _Vedete i gatti che passeggiano sui miei tetti_.]
Ils virent le _caton_ et les _tettons_ et s'en amusèrent presque trop au
gré de la dame intriguée.
--Comme vous êtes gais, vous autres Français, leur dit-elle. Allons,
venez voir mon palais.
Il ne resta aux Pèlerins qu'un souvenir agréable de cette visite à
travers de grandes pièces nues, d'où les objets d'art avaient été depuis
longtemps enlevés, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable
Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter
les escaliers:--«Mille grâces, Monsieur, de votre assistance. Mon
escalier est si pénible que j'ai beaucoup souffert en le salissant avec
vous[4]; mais je me suis bien soulagée contre votre bras.»
[Note 4: _Ho molto sofferto salendo le scale con voi_.]
L'idée leur vint ensuite de circuler à pied par la ville. Accompagnés de
la fin du jour doux et beau, ils parcoururent la _Merceria_ et les
_Calle_ animées qui entourent la Piazzetta.
Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de
coraux, de broches en mosaïque, et autres camelotes, cadres, gondoles
lilliputiennes, couvertures et châles aux couleurs heurtées. Avertie,
badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le
clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle
sortait, dégoûtée, obligée, tout de même, d'acheter un peu de ce qui
venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils
tombèrent sur les étalages de fruitières où foisonnaient le frais corail
des tomates, l'améthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et
l'opale des concombres équivoques, le grenat des gros raisins et le
rubis sanglant des cerises. Ah! l'odeur des premières rosés pourpres et
des jasmins qui se mêlait, là encore et toujours, aux fritures des
échoppes voisines!
Ils escaladèrent les ponts de pierre, gravirent le _Rialto_ au milieu de
l'animation des boutiques, fouillant d'un oeil de homard, d'un oeil
presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y découvrir quelque
indienne criarde ou quelque motif d'émotion neuve. Ils descendirent
jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, où la population
circulait tranquille, vaquant à ses petites affaires, achetant ses
provisions, prenant l'air...
Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur
l'autre, étroitement unies dans leurs châles drapés dont les franges
s'alourdissaient des crasses ramassées. Souvent les Pèlerins stoppaient
sur les petits _Campo_ nus et clairs, comme blanchis à la chaux.
Encombrés de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui
les chefs-d'oeuvre de Venise en photos jaunies et de rebut côtoyaient
les poêles à frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par
les toits, des ciels roses de l'Adriatique; il tourbillonnait en
spirale sur la petite place, entraînant avec lui les jupes et les châles
et aussi les feuillets d'images qui, malgré leurs cales de grosses
terres, s'échappaient, telle une envolée de pigeons blancs.
La bande des gosses, sérieuse à cette heure, entourait les échoppes des
marchands de sorbet et de _polenta_; dans un gros poêlon, cette pâte se
coupait en tranches fines ou épaisses selon la fortune du jeune client,
qui, à coups de dents, s'amusait à faire des dessins dans le noir brûlé
de la croûte. Les sorbets au citron ou à l'orange circulaient pour un
sou, dans de petits verres de poupées. Avertie eût bien volontiers
acheté les jolis et minuscules établis de couleur verte ou bleue, ornés
de grosses fleurs paysannes et flanqués de deux sorbetières. Elle
s'amusait à jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis
d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux
lançaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme
par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lèvres
savoureuses, les retirer brûlées par le froid de la glace... et laisser
partir leur bienfaitrice sans même la regarder, sauf pour se moquer de
son chapeau.
Les Pèlerins goûtaient abondamment ces choses, heureux de l'indifférence
de tout ce peuple à l'égard de l'étranger, de l'espion, venu là pour se
mêler à leur intimité, et se donner la fugitive et illusoire émotion
d'être une parcelle de l'âme de Venise...
* * *
Le restaurant du _Vapore_ servait aux Pèlerins de _home_, en quelque
sorte. Le patron, pour le rendre agréable, leur avait réservé une grande
pièce où ils mangeaient, fumaient, écrivaient. Cette salle rappelait les
_house boats_ des bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses
rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient
salon après les repas, s'y reposaient, préparaient les itinéraires du
lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats.
Floche, surtout, était sensible au charme de ces heures de _farniente_
où elle retrouvait les délices du divan de la rue Gauthier-Villars.
Elle pouvait à son aise en «griller une».
Ce soir-là ils mangèrent un très bon dîner dont un succulent
«boeuf-mode» et un «sambayou» moussé par le patron lui-même et qui, sous
ses doigts, avait atteint une légèreté extraordinaire. On lui en fit les
plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la
terrine de boeuf sur le divan.
--Quelle négligence, c'est assommant! dit Floche peu après, d'un air
langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, où elle voulut s'étendre.
--Allons, Peintre, à quoi pensez-vous? lui cria Avertie. Ôtez donc ce
boeuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode!
Floche s'étala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et
de la fumée de sa cigarette. Il fallut la réveiller pour partir. Le
Peintre mit à ce soin des délicatesses de cadmium, et Avertie, qui,
jusque-là, se croyait l'élue, reconnut son erreur.
--Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'oeil!
Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie était celle où, regagnant
le Lido en _vaporetto_, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour
la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de la _Giudecca_ s'allumaient
doucement et la forêt brûlée des mâts s'allongeait comme aspirée par le
ciel clair.
Les deux femmes aimaient leur hôtel solitaire, neuf, sympathique. Elles
lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie
s'enveloppait la nuit de son tartan d'Écosse, la comtesse Floche, dès le
premier jour, avait déclaré:
--Avec mon pet en l'air des Pyrénées, moi, je me fiche de tout!
L'électricité éteinte, la sérénité de sainte Ursule entrait dans leurs
coeurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain
matin.