CHAPITRE VI

Silencieux, côte à côte, ils entrèrent dans le couvent. Des arceaux

légers formaient un cloître arrondi autour d'un jardin. Alourdies de

maturité, des roses pendaient parmi les boutons présomptueux, mêlés aux

jasmins jaunes et aux chèvrefeuilles désordonnés qui s'accrochaient aux

arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafraîchie par

le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauché, des tulipes et des

anémones, par paquets disposés çà et là, semblaient les bouquets peints

d'une délicate étoffe indienne. Au fond un vieux cèdre éclatait de sève

au bout de ses branches molles; et un magnolia à feuilles claires et

vernissées marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Près du

jet d'eau, un chat blanc se chauffait au soleil. Derrière de grands

arbres, un banc rustique invitait.

Dick et Avertie, sous le cloître, regardaient ensemble ces choses

charmantes et quiètes. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha

doucement la manche d'Avertie pour l'écarter du puits dont la chaîne

était encore humide. À leurs pieds, de chaque côté de ce puits, sur deux

étagères de bois symétriques, des cinéraires variés éclosaient au

soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les

bleus tristes et pâles jusqu'à l'azur délicat et moucheté, jusqu'aux

indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetière et de serre

étaient éclatantes de beauté saine.

Comme Avertie baissait la tête, éblouie par trop de lumière, Dick la

prit par la main et l'entraîna doucement vers le banc rustique où ils

s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les réunit toutes deux

contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son

ineffable et grave regard la pénétrait. Elle sentit ce regard descendre

jusqu'à son coeur et s'y reposer.

--Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupières d'Avertie

battirent légèrement). Et puis vous êtes si jolie, _darling_... Comment

vous oublier quand une fois on vous a regardée? Vos yeux ressemblent à

des oiseaux bleus, ou à ces fleurs que nous venons de voir. Et vos

cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre filé, comme j'en ai vu de

semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en

Angleterre _«A rose bud»_, oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous

très fâchée, vraiment, si je vous embrassais?

Il parlait d'une voix basse, confidentielle, ardente, à laquelle donnait

plus de poids son accent étranger.

Avertie ne le quittait pas des yeux; elle avait un plaisir

extraordinaire à se sentir si près de lui, si près que lorsqu'elle le

voudrait elle serait dans ses bras, contre sa poitrine. Quelquefois,

dans ses promenades d'art, aux musées, sous les vitrines, elle avait eu

la même convoitise de vouloir saisir, palper dans ses paumes les objets

admirés. Les cheveux de Dick, fins et bien peignés, faisaient ressortir

la petitesse de sa tête. Ses vêtements étaient tout à fait dans le goût

britannique, de teintes mélangées comme les landes d'Écosse et les

champs maraîchers (en tout autre moment Avertie les eût notés, chinés,

jaune et rose sur fond verdâtre). La recherche de son linge, l'odeur

même de tout son être (vétiver et _gem of gem_), se mêlait à celle du

jardin, tout cela concourait à faire ressortir la légèreté harmonieuse

de son corps, sa grâce souple de Mars botticellien et l'intense

expression qui lui était si particulière... Avertie perçut soudain

qu'elle l'aimait!

L'âme flottante, elle fut sans résistance. D'un geste doux et impérieux,

Dick l'attira contre lui et l'embrassa longuement. Puis il s'en détacha

un peu, pour la regarder...

--Que vous me plaisez, _darling_! Je n'ai jamais rencontré quelque chose

d'aussi séduisant que vous, si ce n'est parmi les fleurs... Depuis

Lucerne--dans le wagon, vous vous souvenez?--j'ai toujours pensé à vous.

Je vous ai suivie; je vous ai trouvée. _Dearest_ (et sa voix se fit

douce comme un souffle qui expire), embrassez-moi...

Avertie hésita, puis avança les lèvres; et lui, violent, convulsé tout à

coup, se jeta sur sa bouche comme sur une proie. Sa figure crispée

devint presque brutale. La jeune femme, surprise, se dégagea

brusquement.

--Oh! Chère, murmura-t-il, obstiné et insinuant. _Don't_... c'est

seulement parce que, ce moment, je l'attendais depuis trop longtemps! Et

puis, vous êtes... capiteuse, _darling_. Voyez, je serai docile. Là...

revenez sur mon coeur...

Et il ferma les yeux.

Avertie le regarda: sa figure avait, dans ses lèvres entr'ouvertes et le

pli de son front, une expression de bonheur et de souffrance. Mais comme

elle s'inclinait pour lui donner un baiser d'oiseau, elle sentit la

bouche puissante enserrer ses lèvres fraîches et minces.

La cloche du couvent sonna l'angélus. Ils se désunirent.

Sous le porche, cachés par la verdure du jardin, les deux jeunes gens

virent défiler les novices arméniens assombris de longues soutanes de

drap dur; elles clapotaient sur leurs rustiques et larges brodequins.

Ces jeunes Orientaux avaient des têtes brunes, exotiques,

inconfortables, presque simiesques. Leurs faces, très jeunes, étaient

salies de poils follets. Les yeux baissés exagérément, les mains

jointes, ils sortaient de la chapelle pour gravir, au fond du cloître,

un large escalier de pierre. Quelques-uns s'appuyaient à la rampe de

marbre rosé, toute luisante au soleil de la polissure des siècles.

Avertie regarda ces mains calleuses, vouées, par la chasteté, à la seule

caresse des rampes d'escalier! Elle les compara aussitôt aux mains de

Dick, longues, exsangues, blanches, et qui gardaient un aspect de

concupiscence et de volupté. Elle soupira. Comme ces contrastes étaient

séduisants et dangereux!...

L'heure avançait. Il allait falloir se séparer. Elle se leva et toute

son attitude fit comprendre à Dick qu'elle ne céderait pas, s'il tentait

de la retenir. Mais elle regarda une fois encore cette bouche

tentatrice; comme pour la sceller, elle y posa son doigt. Puis elle

s'évada à travers les bosquets.

Sous le cloître, aux abords de la chapelle, un moine qui rangeait les

livres de cantiques, dès qu'il l'aperçut, s'informa des désirs de la

_signora_. Elle demanda à visiter la chapelle et les collections du

couvent.

Un peu ivre encore, elle gravit le même escalier par où, tout à l'heure,

étaient passés les novices. Elle posa sa belle main libre sur la rampe

rose, douce au toucher comme une peau glacée et, sur le premier palier,

par la baie ouverte vers le jardin, elle chercha le banc rustique. Dick,

qui l'avait suivie des yeux à travers l'ajourage des pierres, se leva

dès qu'il l'aperçut et, par un geste indéfinissable--menace ou baiser--,

il eut l'air de lui envoyer son coeur.

Avertie quitta aussitôt l'embrasure pour suivre le moine dont le

trousseau de clefs sonnait à la ceinture de cuir. Il s'occupait,

raconta-t-il, de philologie et de littérature. Il parlait sept langues,

avait lu Barrès, Byron et les Bibles hébraïques «dans le texte». Sa

figure jeune était douce et pâle, un peu créole, encadrée d'une barbe

rare et trop fine. Ils causèrent de France et d'Arménie, et des

passionnantes études de son Ordre. Puis il la conduisit à la salle des

collections. Il lui montra avec fierté, à côté de l'encrier de Lord

Byron,--celui dont il s'était servi pour écrire _Don Juan_,--des oeufs

d'autruche, des cheveux du comte de Chambord, des poupées indiennes en

terre cuite et quelques autres échantillons de semblable valeur, où le

moine goûtait évidemment du mystère, du merveilleux, du surnaturel.

Avertie, fatiguée et distraite, décida d'arrêter là sa visite

domiciliaire; elle s'en excusa auprès du prêtre qui, poliment, lui

offrit de la reconduire à sa gondole. Et ainsi, près de la robe noire du

saint homme, elle traversa le soleil et les odeurs capiteuses, qui

montaient de toutes les plantes de ce jardin dont la dilection divine

s'était muée pour elle en volupté.

Dick était parti; seul le chat blanc se chauffait encore au soleil, en

rond, près de la vasque. Entendant les pas proches, il eut peur et se

sauva. «Fini, pensa Avertie, tout est fini!»

Elle longea des corridors sévères et passa devant le réfectoire. Une

douceâtre odeur conventuelle se mêlait aux relents d'huile chaude. Et le

dégoût la prit de cette vie close, étouffée et compressive. Elle eut

pitié des moines. Puis, l'instant d'après, elle les envia. Ils ne

souffraient pas, eux! Et elle allait souffrir, peut-être? Bah! Vivre!

Vivre la vie, elle voulait vivre avidement,... et, s'il fallait payer...

eh bien! elle paierait!

Troublée, cependant, fatiguée en son coeur, elle remonta à regret dans

sa gondole. Sur les coussins, près de son châle, était piqué un petit

papier; elle lut: «Vous êtes mon ibis rose... je vous reverrai.»

La certitude d'inspirer à cet étranger un amour subtil et assez

singulier pour être comparée à un échassier la remonta et aussi

l'orgueil d'avoir subjugué, jusqu'au respect, ce beau garçon. Une gaieté

douce lui vint--«l'ibis, l'ibis rose»!--et elle se sentit moins

troublée, dès que la gondole eut repris le chemin de Venise.

Le soleil «chauffait» derrière des buées d'orage; les petits îlots de

sable et d'algues amoncelés issaient de la marée basse, s'efforçant à

devenir des terres stables. Bientôt, Avertie s'intéressa tout à fait à

la contemplation du paysage. C'était, dans la nacre rosée et répandue

sur toutes choses, le mirage du désert.

En retrouvant ses amis, elle récupéra, au même moment, son équilibre.

Vraiment, elle venait de rêver une belle aventure, et, quand Floche lui

demanda si elle s'était bien confessée, ce fut avec certitude qu'elle

répondit:--«Excellemment! J'ai eu affaire à un Père très agréable.»

Puis elle s'occupa de suite des projets de la journée; avaient-ils

retenu Carlo pour la visite des petites églises?

--Oui, oui, tout est organisé, répondit la comtesse Floche. Carlo nous

attend au ponton. Ah! ma chère! Il est sympathique en diable, notre

Carlo! Je le regardais encore dans la gondole, ce matin, en vous

attendant. Il avait l'air d'un grand singe, hideux, sale, dégoûtant! Je

l'adore!

Le Voluptueux Voyage · 第 9 / 17 题