Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la
Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que
l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
quatre points cardinaux.
On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà
des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus
«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite
chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami
d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la
brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied,
bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la
lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,»
plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher
natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de
Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le
Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination
pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au
cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil.
Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte
d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines
de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la
nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice
qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au
ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout
point sans douleur et sans regret.
Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire
colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est
bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si
les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur
perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte
qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à
l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède
Barine, «agir et raisonner en empaillée.»
Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et
d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il
aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il
doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si
timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses
habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la
pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune
de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur
et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent
aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre!
Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête
d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union
coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration
des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans
profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la
disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française
d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale.
Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes
ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu
voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois
même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses,
si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux
hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus
fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce
de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps
nouveaux.