III

Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement,

tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la

souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de

l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de

la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des

soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui

étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les

dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme

comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes

rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une

dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la

nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y

fera. Il faut vivre.

Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera

douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans

l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement

que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des

qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes

vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de

se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne

peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot,

qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une

remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la

coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire

aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait

d'être femme.

Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous

les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre

sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps

immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,

la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce

n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites

pour les carrières actives et les professions contentieuses.

Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence

dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment,

dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux

aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau

réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de

clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied

solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous

estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors

se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs

femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous,

depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une

roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,

le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les

femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et

la dépravation une existence inutile et despotique.

Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives

ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé

par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la

lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit

qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers

elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des

droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines

puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de

l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille

imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau

jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible

à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre,

l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en

indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter

à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne

marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y

contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de

la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures

représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 194 / 203 题