Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement,
tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la
souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de
l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des
soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui
étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme
comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes
rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une
dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la
nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y
fera. Il faut vivre.
Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera
douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans
l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement
que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des
qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes
vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de
se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot,
qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une
remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la
coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait
d'être femme.
Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre
sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps
immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce
n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
pour les carrières actives et les professions contentieuses.
Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence
dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment,
dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux
aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau
réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de
clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied
solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous
estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors
se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous,
depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une
roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les
femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et
la dépravation une existence inutile et despotique.
Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives
ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé
par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la
lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit
qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers
elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des
droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de
l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille
imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau
jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible
à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre,
l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en
indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter
à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne
marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y
contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de
la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures
représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.