III

Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles

se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires

injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme

est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne

pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.

Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le

travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme.

Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour

son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de

merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et

petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,

de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le

calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des

pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les

femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture

et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos

administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes,

elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure

qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à

diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le

«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas

naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait

pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille

leur sied mieux qu'aux hommes.

Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État,

comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et

quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la

collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées

d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries,

nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à

l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la

porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque

temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de

bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si

difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs

d'enregistrement?

Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes

administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession

raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes

et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le

répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même

la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines

carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La

couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se

relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes

évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de

larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office

n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,

mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie

bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux

femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des

mères.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 182 / 203 题