Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la
conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans
déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes
sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation
de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée.
Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire
des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin.
Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de
l'instruction publique. On les écoute, on les décore.
Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter
dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait
logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement
secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les
tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que,
présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus
élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le
méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine:
les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le
professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces
jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours
les plus rébarbatifs.
Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour
nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un
paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des
précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs
en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté
de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre
de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à
grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des
milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et
frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de
pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves
introuvables.
La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver
enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans
une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire
d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux
que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de
musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
disputent l'entrée et meurent de misère.