II

Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la

conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux

douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans

déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes

sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation

de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée.

Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire

des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin.

Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de

l'instruction publique. On les écoute, on les décore.

Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter

dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait

logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,

puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement

secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les

tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que,

présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus

élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes

instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne

puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le

méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine:

les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le

professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces

jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours

les plus rébarbatifs.

Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour

nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,

même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup

mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un

paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des

précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs

en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté

de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain

quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre

de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à

grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des

milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de

répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et

frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On

les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de

pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves

introuvables.

La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver

enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans

une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire

d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux

que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de

musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.

Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans

les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en

disputent l'entrée et meurent de misère.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 181 / 203 题