IV

A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail

artistique.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle

sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et

cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la

rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes

lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière

théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de

profit, plus d'abaissements que de triomphes.

Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une

situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.

Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière

coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont

l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les

reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de

puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes

diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les

pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le

remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative,

et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République

française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme

austère et virile.

Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse

démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent

éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600

artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des

Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.

Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les

artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en

famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu,

des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de

quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces

nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez,

cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était

aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à

l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des

médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse

porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de

la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de

l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de

reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci

eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà

pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour

employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin

d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.

Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition

des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne

nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est

d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne

courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école

qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y

assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait

comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux à faire et plus à gagner

du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec

empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de

l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur

de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son

savoir et son habileté.

Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne

sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la

vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque

jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et

difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des

récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font

dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est

qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des

revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites.

Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,

sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes.

Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile

et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement

moins aléatoire.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 183 / 203 题