Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail,
nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables
et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle
la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de
s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation
corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des
femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de
travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les
occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
s'appelle la maternité.
Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt
de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent
d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de
supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant
et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?
Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le
temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des
relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de
compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts
prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le
manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent
poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces
caresses de la mère.
Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la
maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des
oeuvres privées et des pouvoirs publics.
Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être
mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût
en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces
prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes
permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la
jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en
manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
moins[172].
[Note 172: Voyez pour les détails P. Augustin RÖSLER, _La question
féministe_, p. 237.]
Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge
l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies.
La _Couturière_ et la _Mutualité maternelle_, patronnées par les grandes
maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une
indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu
pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé
à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité
infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la
santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité
des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons
de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes
d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion,
de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les
enfants malades[173].
[Note 173: Congrès international de la condition et des droits des
femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant
que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un
véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation
d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes
enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent
et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où
prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le
budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement
«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière[174].»
Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la
Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au
minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût
_imposé_ à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de
moyens d'existence pour elle et son enfant.»
[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je
ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres
l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une
femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la
porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de
sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une
salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette
obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la
subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle
de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères
pauvres.
Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la
mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou
l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant
tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de
précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille;
qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré,
les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la
mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte
en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.
Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille
sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne
soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de
l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes,
les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point
qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la
liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition»
qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la
séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital?
Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de
leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.
Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance
publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable
progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas
d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être
redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur.
Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
conscience et l'amour de ses devoirs.
L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et
j'ajoute que l'assistance de l'État sera _supplétive_: ces deux choses
se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme
l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit,
en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable[175].»
C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État
répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment
que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce
titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je
prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la
responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
nourris et élevés aux frais de la collectivité.»
[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au
Congrès international de la condition et des droits des femmes. La
_Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce
qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État
n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu
la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la
femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont
les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on
découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et
s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers
devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la
mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union
libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de
l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.
Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que
les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution
libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes
susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont
assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite;
elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du
médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous
souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des
domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de
renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier
les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent
dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance
maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule
condition qu'elle soit _supplétive pour l'État_ et _facultative pour la
mère_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!