Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à
quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre
masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes
est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière
moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent
les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient
laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la
femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui
travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil
sentiment est abominable.
C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération
reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi
prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution
de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité
font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs
des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques
comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir
souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du
moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes
faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette
formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme
ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?
Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En
stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le
travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement
l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que,
dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à
l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces
faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela
suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins
et féminins.
Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à
dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus
fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux
mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même
valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus
d'énergie, de plus d'endurance.
Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger
l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du
soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent
habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou
veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les
épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne
se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité
économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne
s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous
croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les
salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
se rapprocheront[170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une
autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être
femme.
Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains
entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal
soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations
nationales, départementales, communales et hospitalières donnent
l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les
hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur
socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes
que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer
philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de
payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité
même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité[171].
[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _siècle_, p. 141.]
[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]