II

Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à

quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre

masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes

est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est

qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière

moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de

chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent

les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient

laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la

femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison

qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui

travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil

sentiment est abominable.

C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se

traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération

reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi

prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution

de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité

font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs

des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques

comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir

souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du

moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes

faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette

formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme

ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?

Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En

stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le

travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement

l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que,

dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus

élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe

fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre

la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à

l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,

créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces

faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela

suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins

et féminins.

Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à

dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus

fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux

mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même

valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant,

par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus

d'énergie, de plus d'endurance.

Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger

l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du

soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent

habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou

veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les

épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne

se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité

économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne

s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous

croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les

salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux

se rapprocheront[170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une

autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être

femme.

Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains

entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal

soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce

principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations

nationales, départementales, communales et hospitalières donnent

l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les

hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur

socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes

que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer

philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de

payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité

même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des

contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité[171].

[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _siècle_, p. 141.]

[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 175 / 203 题