SOMMAIRE

I.--INFÉRIORITÉ REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES

FÉMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES

PRISONS.--GRIEFS A ÉCARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS

PROPOSÉES.

II.--INÉGALITÉ DES SALAIRES DE L'OUVRIÈRE ET DE

L'OUVRIER.--DOLÉANCES LÉGITIMES.--A TRAVAIL ÉGAL, ÉGAL

SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME.

III.--PROTECTION DE LA MÈRE ET DE L'ENFANT

NOUVEAU-NÉ.--OEUVRES PRIVÉES.--INTERVENTION DE L'ÉTAT.--UNE

PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCÉE DE LA FEMME

ENCEINTE.

IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FÉMINISTES CONTRE LA

LOI DE 1892.--LA RÉGLEMENTATION LÉGALE FAIT-ELLE A

L'OUVRIÈRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN?

V.--POURQUOI LE FÉMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE

PROTECTION.--UN MÊME RÉGIME LÉGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES

DEUX SEXES?

Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi

des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en

pensent-elles? qu'en disent-elles?

Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation

industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point

faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se

peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des

salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º

réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine.

I

En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même

les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent

le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les

mêmes voeux.

Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de

ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris

la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un

salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès

qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour

la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains

officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés

sur l'infériorité lamentable des salaires féminins[163]. L'ouvrière

adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province

et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte

des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des

cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes,

est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.

Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.

Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit

centimes de façon pour un pantalon de toile[164].» Je sais même à

Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu

habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures

pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.

[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe

_siècle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans

l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et durée du

travail dans l'industrie française_, t. IV; Résultats généraux, p.

16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères des femmes_.]

[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrières de l'aiguille à Paris_.]

Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes

saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est

devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un

travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression

populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de

la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de

chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un

grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour

nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,

par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée

des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le

souteneur.

Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est

un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une

belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché

commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au

travail libre une concurrence désastreuse[165].» Les remèdes proposés à

ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on

interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à

l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des

prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes

corporatifs intéressés[166].»

[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrès de 1900.]

[Note 166: Même rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.]

La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement

abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition,

c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le

travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?

Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions

vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se

vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en

connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux

bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou

trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.

Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et

du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture

usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les

couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les

deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des

milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des

grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans

que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.

D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats,

ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus

petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce

qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence

des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes,

les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture

surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme

Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la

couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut

dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des

modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de

la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la

prison de Clermont[167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins

résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou

pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort

manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur

inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une

prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité

sociale ne se corrigera qu'à la longue.

[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout

reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à

peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur

concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.

Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des

grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières

s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes:

toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de

façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la

main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale

ou dans la réglementation légale?

Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant,

le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est

pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements

professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés,

habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.

Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à

Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat,

fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement,

montrent quelque activité[168]. L'idée syndicale fait donc péniblement

son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères

dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées,

solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les

unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se

concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les

couvents?

Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée[169]: c'est à

savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais

des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En

Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un

syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de

nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux

patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte

de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de

gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et

si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix

de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup

une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne

pardonneraient jamais aux communautés.

[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

[Note 169: _Salaires et misères de femmes_, pp. 42 et 43.]

Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de

religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en

ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop

timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le

voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État

les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui

subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon

plaisir du gouvernement.

D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en

général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à

l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.

Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire

vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent

l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les

grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait

mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour

vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un

même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les

pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là

les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail

présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui

est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour

l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément

incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en

argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles

consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement

qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur

composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur

constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées

suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à

cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de

confiance en l'avenir.

Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance

privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et

d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération

pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux

préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu

d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges

légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux

des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup,

le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer

aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.

Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la

nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans

les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y

souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction

d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les

orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,

d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit

le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et

l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés

d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des

travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,

l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même

à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,

c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance

publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à

fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité

attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse,

toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des

contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans

préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un

patron modèle?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 174 / 203 题