II

Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces

restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui

se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la

grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou

compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit

de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent

insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner

bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées.

C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes

dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et

catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences

doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son

contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de

votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette

condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les

moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il

n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu

que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend;

et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.

Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la

protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point

l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque

d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme

Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si

malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour

de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore

une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours

subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de

cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.

Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans

s'abaisser et déchoir.»

Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,

fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence

et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne

l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées.

Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa

place et aussi, peut-être, quelque application.

Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible,

précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère

physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend

impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les

périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme

passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se

prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la

faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité

complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner,

de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le

confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la

grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer

la paix et la santé.

En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il

reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est

point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des

souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît

pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la

femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par

justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien

n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de

tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que,

soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer

un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme

n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour

le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne

nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que,

jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes

(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie

supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des

ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même

métier[160].

[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]

Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection

légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent

tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point

de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux

mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur

de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne

pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé

qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le

recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque

vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité

future.».

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 170 / 203 题