Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces
restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui
se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la
grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit
de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner
bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées.
C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes
dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et
catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son
contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de
votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette
condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il
n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu
que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend;
et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.
Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point
l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme
Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si
malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore
une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours
subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de
cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans
s'abaisser et déchoir.»
Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées.
Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
place et aussi, peut-être, quelque application.
Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible,
précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère
physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend
impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les
périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se
prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la
faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité
complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner,
de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le
confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la
grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
la paix et la santé.
En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est
point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des
souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît
pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la
femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par
justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de
tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que,
soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer
un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme
n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour
le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne
nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que,
jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes
(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie
supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des
ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même
métier[160].
[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]
Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection
légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point
de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux
mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur
de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne
pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé
qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le
recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque
vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité
future.».