I.--NOTRE IDÉAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE
PRÉSENT.--POINT DE THÉORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT
TOUT.
II.--RESTRICTIONS APPORTÉES AU TRAVAIL FÉMININ DANS
L'INTÉRÊT DE L'HYGIÈNE ET DE LA RACE.--THÉORIE DE LA FEMME
MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI.
III.--APERÇU DES RÉGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANÇAISE
RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS
DIFFICULTÉS D'APPLICATION.--LEUR NÉCESSITÉ, LEUR
LÉGITIMITÉ.
En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être
pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs
systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est
que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera
toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des
hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne
de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.
I
Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute
simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous
rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du
législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la
mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique,
mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but
suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au
dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau,
qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne
de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.
En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux,
qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des
chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité
puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que
la mère se dépense pour les vieux et les petits.
Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de
luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le
rôle de la femme[159].
[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.]
Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française
n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore
moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui
suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse
sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer
aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières
libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?
Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation
incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot
pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son
homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante,
mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son
intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et
vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget
du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une
associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à
l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu
que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les
ateliers industriels.
A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places
successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et
maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la
femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de
leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de
supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la
pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi
pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et
plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les
bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et
dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au
comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.
Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants,
c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y
consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit
travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste
courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin
du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique
et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de
renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?
Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de
l'absolu. N'exagérons point l'_indépendance de la femme_; car les
socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont
obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à
interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage
l'_intérêt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus
recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un
comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée
dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également
désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme
plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà
l'essentiel.