Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient
l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules
Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que
la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le
bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême
qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y
adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à
l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre,
habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table
exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et
la tristesse au dedans.
Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles.
L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune
femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille.
Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige
les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de
chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle,
de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes
une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques,
«la femme ne doit pas travailler.»
C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de
la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui
l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à
ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures,
dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de
la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures,
maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.
Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion
différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces,
n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui
veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse
relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur;
contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel
de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de
lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière
doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral»
qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du
foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des
catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes
qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le
rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions.
Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille.
Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»