II

Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient

l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules

Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que

la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le

bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême

qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y

adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur

terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à

l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre,

habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table

exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les

malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants

la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et

la tristesse au dedans.

Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la

femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne

risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles.

L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni

chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune

femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille.

Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige

les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de

chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle,

de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes

une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques,

«la femme ne doit pas travailler.»

C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de

la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui

l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de

la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à

ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures,

dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de

la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures,

maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la

race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la

méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.

Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion

différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces,

n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui

veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse

relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur;

contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel

de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de

lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière

doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral»

qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du

foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie

devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des

catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:

«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes

qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le

rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions.

Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille.

Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 165 / 203 题