I.--LE SOCIALISME CHRÉTIEN.--DISSENTIMENTS IRRÉDUCTIBLES
ENTRE LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE.
II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA
FAMILLE OUVRIÈRE DISSOCIÉE PAR LA GRANDE
INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A
L'USINE.
III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE
EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIÉE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS
CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES.
I
Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés
anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins
sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question
des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et
l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces
révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la
destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété
capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou
bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces
redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations
révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos
familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe
siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement
organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se
laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées
d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
chaos.
Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis
avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich,
dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples
significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre
du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui
opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck,
a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la
famille et non le socialisme[157].»
[Note 157: _Revue d'Économie politique_, juillet 1898, p. 614, note
1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.]
Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées,
il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille,
que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution
travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement
durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une
netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que
vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir
la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande
industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent
la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé,
tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette
divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans
une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.»
L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la
différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques
de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes
et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens
inverse.