Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les
chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des
enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les
soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait
pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les
mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille
et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle
convention est, _ipso facto_, illégale et nulle. Car, sans vie
domestique, point de nation[158].»
[Note 158: Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.]
Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes,
consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la
famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation
individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a
point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa
réglementation.
On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne
serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La
société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son
gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les
interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste
obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de
la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie
féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce
point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une
existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme
l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien;
seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en
contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à
bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque
au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est
difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
fraternité chrétienne.
Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable
place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi.
Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à
donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage,
des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais
lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits
souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se
reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa
louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son
monde, les jeunes et les vieux.
Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne
vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de
famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses»
proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en
France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup
doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?
Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de
surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour
lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt
d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite
industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à
prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du
travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit
surtout sur l'ouvrière en chambre. Le _sweating-system_ est la lèpre du
travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent,
le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres
salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail
domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des
grandes usines?
Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement
ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère.
L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il
n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus
efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des
accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient
de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de
sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien
d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir
nombreuse.
Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que
la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi
facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures
permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent
présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène,
en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun
accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les
mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être
exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.
Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un
passé irrévocablement révolu.