Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se
faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté
systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait
s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle.
Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les
meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer
dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la
torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter
lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos
aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures
vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en
les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour
accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des
sept Sages de la communauté future.
Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades,
avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de
l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats
lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils
d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier
réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des
ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y
gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de
s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le
bénéfice du libre travail?
Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que
les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine
exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté
l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries
et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable
concurrence.
Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme,
voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à
belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui
ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux
patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à
d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que
des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes
jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des
premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce
protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque
peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est
encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de
relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
ou à l'atelier.