Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer
pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la
sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte
aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette
conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la
fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production[148].» Il
se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et
d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont
des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau[149]. A mesure donc
que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert,
mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut
conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique
l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.
[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
scientifique, p. 31.]
[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]
Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité
de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot
la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de
pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre;
mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].»
Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation,
se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande
comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.
[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]
En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de
Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait
l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques
dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le
chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus
redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière
des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais
qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors
les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la
misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la
chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être
humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au
prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont
le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
l'en débarrasser.
C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que
ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des
salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe
féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes
s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle
comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la
puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des
fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement
poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à
laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition
de toutes les servitudes[151].» La première prééminence qu'il importe
d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à
s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi,
c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par
l'avènement du collectivisme.
[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]