Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites
avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des
anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean
Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors
de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en
mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités[152].» Les
femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du
communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel
parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du
prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante»,
suivant le programme anarchiste?
[Note 152: Jean GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: la femme, p.
322.]
Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans
la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs
idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine,
quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir
réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et
technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl
Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme
aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les
moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans
distinction de sexe[153].» Par ailleurs, un très curieux document,
attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté,
abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent
reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé
qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
effets[154]!»
[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
scientifique, p. 30.]
[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]
On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons
point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et
d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture
scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les
classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la
femme riche est émancipée de fait, sinon de droit[155].» En sorte qu'il
n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue
supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et
socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction
intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège
de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa
«jouissance soit pour tous[156].»
[Note 155: _La Société future_, p. 328.]
[Note 156: _Paroles d'un révolté_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]
Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre
pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se
déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois
que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules
couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à
celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à
celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles
soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la
jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la
science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers
et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?
Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à
savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous
rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément
les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée,
d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil,
accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.
V
Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré
d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà
expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la
multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus:
l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute
obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire,
risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie.
Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses
instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans
scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs.
Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.
On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche
et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous
avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de
toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée)
bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos
écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille
timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères
chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils,
lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde?
Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites
nonnes, instruisez vos petites oies.»
Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas
seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe
avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger
aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les
voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos
filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa
curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise
brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir,
mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes
parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.
En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges
de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre,
on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre
lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous
réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à
l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il
indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler
méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre
qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu,
l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et
d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers
les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant
au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
nous le faire aimer.
En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration
intellectuelle du plus grand nombre.