SOMMAIRE

I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE

MENACÉE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTITÉ DE BUT,

DIVERSITÉ DE MOYENS.

II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDÉPENDANCE DE LA FEMME

FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MAÎTRE.

III.--L'OUVRIÈRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU

SOCIALISME?--INCONSÉQUENCES DU PROLÉTARIAT MASCULIN.

IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERTÉ PAR LA DIFFUSION DES

LUMIÈRES.--LE «RÉACTIONNAIRE» VOLTAIRE.

V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTÉGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL

LE PASSÉ?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNÊTE ET PLUS

HEUREUSE?

I

L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances

socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde

à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale

sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme

révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre

frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les

traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des

scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,

l'émancipation de l'amour.

En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe,

qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme,

au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque

inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre

époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles.

Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien

public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles

bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme

est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que

l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes

contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause

commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance

inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement

nationales.

Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de

la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou

celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences,

notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice

social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle

trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile

et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de

guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de

troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des

vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer

obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures

de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la

considération et la poursuite des vues individuelles.

Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme,

qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité

collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et

un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par

le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la

haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi

surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au

développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se

mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du

peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette

toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force

de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les

foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.

Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à

la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste,

le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique

de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie

de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines

révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de

l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir

de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine:

tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres

socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un

livre intitulé: _La Femme et le Socialisme_, où l'un des chefs du

collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme

de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement;

elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation;

elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et

d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»

Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la

femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par

des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de

distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit

libertaire.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 158 / 203 题