Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et
pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au
besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la
religion ou l'industrie.
Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait
contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être
épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il
mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du
célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en
souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de
l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à
bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc
de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes
qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et
l'artiste?
Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois
règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º
devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est
à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la
femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin
ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense
aux offices de la vie publique.
Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le
mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans
les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables
asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un
aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles,
l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une
solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance
dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont
constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P.
Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes
françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
disséminées à travers le monde.
Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui,
sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières
indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur
travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces
communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en
pénitenciers.
Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de
citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie
honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants
où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le
moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
comme frappées de «mort sociale[141]». Que si jamais, par hypothèse, on
fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques
sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou
abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.
[Note 141: Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, _op. cit._, p.
290.]
Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes
d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste,
baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe
divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit
ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de
ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui
ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les
officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire,
étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs
négresses[142].»
[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Débats_, du 4 septembre
1896.]
Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à
redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de
pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il
leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.»
De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière
cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline
constante les a écartées de la chaire et de l'autel.
A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs
côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur
clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles
amies?
Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de
choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la
religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite
considération.