Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les
lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des
pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et
les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les
livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des
titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, _ad
pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la République distribue la même
instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles
et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que
bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de
leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?
La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait
logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les
bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir
d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et
sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses
diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des
mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force
patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se
refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui
distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user?
Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer
savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et
les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés.
Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à
partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique
des choses.
A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité
mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou
tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible
du psychique au juridique[140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse
le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de
conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de
pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un
accroissement de droit.
[Note 140: Lettre citée dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph
RENAUD, p. 33.]
Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son
propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations
seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait
souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou
qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un
idéal, mais une fatalité.
Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
pourrait-elle suivre?