II

Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les

lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des

pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et

les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les

livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne

se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des

titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, _ad

pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la République distribue la même

instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles

et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les

mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que

bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos

étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi

abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence

est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de

leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?

La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait

logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les

bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune

fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir

d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et

sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses

diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des

mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force

patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se

refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la

préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui

distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user?

Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?

A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer

savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si

d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et

les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés.

Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur

savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à

partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique

des choses.

A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité

mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou

tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible

du psychique au juridique[140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse

le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de

conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de

pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un

accroissement de droit.

[Note 140: Lettre citée dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph

RENAUD, p. 33.]

Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son

propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel

que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations

seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait

souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que

beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou

qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut

la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un

idéal, mais une fatalité.

Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie

pourrait-elle suivre?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 147 / 203 题