IV

Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée.

Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement

leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre

société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et

monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient

mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges

ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs

refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur

âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,

tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont

manqué leur vie.

On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu

manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses

mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et

que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner

avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je

connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse

ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que

cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher

le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de

travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.

Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne

les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se

sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des

malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur

âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour

d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.

Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont

dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis

que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux

garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses

plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si

elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une

déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute

d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des

enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une

solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec

honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or,

voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on

lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime

de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de

peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié

moins.

A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par

nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que

la revendication de leur honneur et de leur pain.

Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des

pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque

l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers

que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et

ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore

un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il

contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux

filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme

n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle

que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque,

honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel

côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?

On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de

laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au

contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de

nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme

comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a

beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois

morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,»

ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la

plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que

les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du

sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.

Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les

brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la

femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par

peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une

virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au

sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au

relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se

détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline

à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur,

cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce

féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme

d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être

cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer

respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et

poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le

célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent

vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.

Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des

ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la

Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les

brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les

conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à

naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui

aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de

s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut

faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le

féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et

savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles

méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la

montagne qu'elles oublient.

Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne

suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de

plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes

qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit

de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est

tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de

panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères

du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur

conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de

volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la

vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres

ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres

religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un

bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 149 / 203 题