Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée.
Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement
leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre
société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et
monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient
mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges
ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs
refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur
âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont
manqué leur vie.
On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner
avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que
cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher
le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de
travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se
sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des
malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.
Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses
plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une
déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute
d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des
enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une
solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec
honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or,
voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on
lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de
peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié
moins.
A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par
nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
la revendication de leur honneur et de leur pain.
Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des
pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque
l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et
ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il
contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux
filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme
n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle
que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque,
honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?
On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de
laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au
contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme
comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a
beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois
morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,»
ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la
plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que
les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.
Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les
brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par
peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au
relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se
détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline
à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur,
cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme
d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être
cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer
respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et
poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent
vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.
Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la
Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les
brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les
conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à
naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui
aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de
s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut
faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et
savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la
montagne qu'elles oublient.
Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne
suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de
plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est
tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères
du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de
volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la
vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres
religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un
bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.