SOMMAIRE

I.--ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA QUESTION

FÉMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME

DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE.

II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT

D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLÔMÉES.

III.--DÉBOUCHÉS OUVERTS A L'ACTIVITÉ DES FEMMES.--LE

MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR.

IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION

PÉNIBLE ET EFFACÉE.--LA DÉVOTION LEUR SUFFIT-ELLE?

La question féministe est, pour une large part, une question économique.

Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il

faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En

réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de

celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le

féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,

une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites

villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le

suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles

soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement

de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation

meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre,

entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante,

et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus

élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans

l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui

nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans

une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de

prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il

est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de

pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans

dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme

les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque

jour.

I

Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les

plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant

d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre

représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt

ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes

françaises gagnent leur vie en travaillant.

Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer

exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du

besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources

au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a

porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du

foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants.

La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la

mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de

déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de

s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des

usines.

Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha

et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son

pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au

dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un

salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux

regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour.

Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la

laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères

d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison

pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.

Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas

beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et

les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et

du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même

ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche

pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises

résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de

dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins

des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de

l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la

vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les

positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles

pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.

Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et

surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des

aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres

débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point

engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et

les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à

conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses

carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion

pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler

pour vivre.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 146 / 203 题