II

Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette

vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a

coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la

femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien

qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines,

aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme

particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de

plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en

est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des

hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles

croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à

l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en

l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie,

elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures

aspirations et des généreuses vaillances.

Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc

qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille

éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la

préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous

l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient

placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au

goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne

heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle

point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser

à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera

certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus

charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve?

Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage.

Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le

compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en

cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de

liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions

morales.

Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y

a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme

et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des

tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces

différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes.

Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent

exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes

et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le

prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de

profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité

nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places

respectives.

C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le

compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se

traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La

vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme

ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente

cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de

l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur

«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler

ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre

«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou

moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable

d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. _Vae soli!_

L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en

choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se

mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être

l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de

bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes;

et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite

correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la

vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection,

élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre

ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,

veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de

l'humanité!

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 140 / 203 题