Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail
intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On
rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la
triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui.
Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde,
c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en
temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres
flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du
maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des
personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des
choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de
toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un
certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des
manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire
avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance,
les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces
figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur
mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni
volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de
mannequin aux couturiers.
Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est
malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame,
la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de
toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
plus grande plaie de notre époque, c'est _la démoralisation de la femme
par le luxe_. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette
puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne
d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui
convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son
néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup
d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir,
par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce
travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la
femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait,
suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme
contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de
s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139];» bref, ce
féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux.
Tous les hommes de sens y applaudiraient.
[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Débats_ du 5 juillet
1897.]
Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les
indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un
féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à
qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on
nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte
d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la
conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que,
pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.