Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il
y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante
qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un
médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la
vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion
des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de
dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à
vapeurs.»
Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est
pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de
cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne
des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le
mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes
n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte
d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles
au monstre qui les guette.
Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire
d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir
en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne
peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement
on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds
à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très
différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On
compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes
d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le
concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi
fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en
appelle à l'expérience de tous les médecins.
Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de
conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles,
leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder
qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de
radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce.
A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat
a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut
ainsi, et nul ne la violente impunément.
D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes
carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par
les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes
travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce
qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux
mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.
A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent
obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir:
ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de
son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son
ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée,
comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa
fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles,
l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle,
transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle,
pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et
les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les
sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance
poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous
la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte
éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on
verra si nous avons marché[132]!»
[Note 132: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique déjà
citée, p. 886.]
M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments
égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;»
mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses[133]. Les
femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une
chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté
viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après
elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la
nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des
tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie
n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances
qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi
qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes.
Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des
indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est
prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les
contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à
l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.
[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_.
Alcan, 1896.]