SOMMAIRE

I.--L'INSTRUCTION ET SES DÉBOUCHÉS INSUFFISANTS.--MÉCOMPTES

ET DÉCEPTIONS.

II.--SURMENAGE CÉRÉBRAL ET DÉBILITÉ PHYSIQUE.--INÉGALITÉ

DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME.

III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES ÉPINES DE

LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA

VERTU.

I

L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait

pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la

femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme

nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout

la force physique, indispensables pour en profiter.

On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction

des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est

susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité

tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard

ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle

naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité,

sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus

apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour

elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de

l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer

scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires

à qui voudra bien y réfléchir.

A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est

impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents

doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements

essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver

et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier

les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations

et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances

d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci

d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des

jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en

les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à

exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de

leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des

déclassées.

A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans

place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises

aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous

prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les

moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne

peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle

et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les

savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La

science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours

aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet

appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre

croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai

point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus

et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction

un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité;

qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables

orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les

«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?

Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les

déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en

jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif

de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de

jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence,

d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et

impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des

connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à

savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés,

l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les

curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de

briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,

de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes

les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la

gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;

mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix

de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.

Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le

succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et

les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus

agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à

peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération

qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes

déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus

hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses

encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès,

elles n'ont point perdu la santé!

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 134 / 203 题