Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un
intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur
équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion
même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif,
presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une
merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à
toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé,
pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.
Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre,
l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de
l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée,
et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des
femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
d'hommes[134].» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un
dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque
toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science
comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe:
il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du
sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là,
il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
souffre cruellement au plus profond de son être.
[Note 134: _Frédérique_ de M. Marcel PRÉVOST.]
Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert:
«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur![135]»
Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le
bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un
tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en
soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits
de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il
est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères
produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la
saveur de toutes choses.
[Note 135: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 860.]
Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus
être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que
notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de
remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va
point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à
chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants
risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des
préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le
découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre
désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont
finalement maudite?
C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les
travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par
l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans,
malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir
méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à
l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de
continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des
insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations
écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La
création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité.
C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un
malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans
une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui
viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si
malheureuse, malheureuse comme un chien[136].»
[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _écrits par elle-même et
suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO;
Hachette, 1895.]
Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il
faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de
tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a
moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être
aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne
saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de
son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront
impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion
de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de
répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son
choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui
empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache
l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de
toutes les jeunes filles!
Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une
savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme.
Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues
lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté,
sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de
femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par
l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme
en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur
obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur
abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle
malgré elle de tristesse et de regret.
Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement
virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les
crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère
partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que
cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est
demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai
songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
serait fini... Mais non, je crois. Et après[137]?» Et si elle ne croyait
pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.
[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et
littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.]
Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait
folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée
est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien
agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée,
n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le
plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être
renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve
rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son
intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours
sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne
d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George
Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.
Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque
pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie
ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est
point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les
discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus
simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la
grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes
filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur
droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.
Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très
instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la
force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le
préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction
toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a
percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les
lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.
Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture
intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme.
Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et,
en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de
l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des
épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme
d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines
têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces
fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
point trop douloureuse.