Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la
tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de
l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur
auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée
de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.
Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être
nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges
fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en
prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre
l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse
qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à
propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont
il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens
d'action.
Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités
féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin.
Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres:
«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une
différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du
«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît
que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation
des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une
habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur
héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour
cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité
physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit
dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne
renoncera pas facilement.
[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]
Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les
nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de
protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue
Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»
Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne
semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation
quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités
cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres
affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous,
à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans
les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de
littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres
hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.
Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que
ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du
monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et
qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une
joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé»
pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et
recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée
appelle le «reportage conjugal[129]».
[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.
1091.]
Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme
nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation
est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une
division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette
Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous
tenons à briller pour notre propre compte!»
Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon!
A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à
discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en
revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce,
souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la
lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair,
suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent
s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à
l'expérience des dames.
Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine,
et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme
intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne
saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues
aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de
chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches
spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens
d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
coups de langue et les coups d'éventail?
Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent
et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se
tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact
des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en
admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le
mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses
emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant
les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un
dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.
Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la
finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la
galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise?
Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien
dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne
dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce
qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les
traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien
élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances
du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux
inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis
un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût
et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?
Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que
des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à
diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des
hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme
de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations
féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont
une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs
isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que
l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de
ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer
qu'on y fera d'aussi bonne besogne.
Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser
ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en
adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous
avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous
renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre,
qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit!
Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect,
elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à
venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des
prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force
d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la
longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles
prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?