III

Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la

tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de

l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du

dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de

mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur

auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée

de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent

difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la

maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science

absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui

faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de

convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!

Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.

Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être

nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges

fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en

prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre

l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse

qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à

propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont

il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens

d'action.

Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités

féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin.

Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres:

«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une

différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du

«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement

toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît

que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation

des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,

on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une

habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur

héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour

cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité

physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave

différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit

dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne

renoncera pas facilement.

[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]

Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les

nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de

protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et

florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue

Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au

cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les

enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»

Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne

semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de

mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation

quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités

cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres

affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous

l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous,

à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans

les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de

littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres

hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.

Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que

ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du

monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et

qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une

joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé»

pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et

recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée

appelle le «reportage conjugal[129]».

[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.

1091.]

Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme

nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,

une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation

est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une

division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette

Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous

tenons à briller pour notre propre compte!»

Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon!

A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à

discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en

revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez

nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce,

souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient

admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la

lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair,

suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la

conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent

s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à

l'expérience des dames.

Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine,

et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme

intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne

saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues

aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de

chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches

spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens

d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les

coups de langue et les coups d'éventail?

Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent

et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se

tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact

des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise

ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en

admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le

mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce

délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses

emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu

nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les

vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant

les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un

dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.

Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles

manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la

finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la

galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus

badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise?

Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien

dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne

dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce

qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les

traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend

plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien

élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances

du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons

vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux

inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis

un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût

et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?

Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que

des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à

diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des

hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme

de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations

féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont

une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs

isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que

l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de

ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer

qu'on y fera d'aussi bonne besogne.

Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser

ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en

adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous

avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous

renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre,

qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit!

Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect,

elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la

leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à

venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des

prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force

d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la

longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles

prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 130 / 203 题