IV

L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un

dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En

admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode,

et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des

demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage

ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec

appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au

mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le

voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est

digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les

femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se

demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.

On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni

intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est

si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance

cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un

«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des

caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables

confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a

dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des

génies elles sont des hommes.»

Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de

tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les

ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe

féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la

production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de

l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un

organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose

d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent

d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus

avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans

d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de

la famille.

L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus

autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité

à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes.

Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de

New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que,

durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des

exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune

fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir

ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère.

Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le

fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec

des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement:

«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se

marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un

enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un

fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira

jamais[130].» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une

Française?

[Note 130: Cité par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre

1896, p. 137.]

Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une

force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales

parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette

société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions

naturelles du sexe[131].» Gardons-nous donc de développer à tort et à

travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il

est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes

les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une

érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux

professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,

elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions

domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la

fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité,

dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle

tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant

hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des

égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour

ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour

se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des

bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.

[Note 131: Alfred FOUILLÉE, _La Psychologie des sexes_. Revue des

Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 131 / 203 题