Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité,
qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de
l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est
plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de
la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les
écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de
promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son
intérieur.
Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de
cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au
ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi
que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable
pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment
ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne
s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
préparation d'un plat sucré?
On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son
foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une
femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue
au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage.
Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne
fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris
de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à
préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
profit du père et des enfants!
Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui
embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le
principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors,
l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point
de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent.
Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme
Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils
ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours:
l'amitié d'une femme[127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié
fasse tort à l'amour!
[Note 127: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]
Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers?
Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes,
neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à
ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus
sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais,
bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du
féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où
l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à
séparer l'ivraie du bon grain.