SOMMAIRE

I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDÉRÉE.--LA FACULTÉ DE

COMPRENDRE ET LA FACULTÉ D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME

FÉMININ ET LE MARIAGE.

II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MÉNAGE ET DU

FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MÉNAGÈRE!

III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE

DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE

SÉPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT

PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.

IV.--L'ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA

MATERNITÉ.--INSTRUCTION ET DÉPOPULATION.

Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement

mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit

être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de

l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension

croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation

intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices

pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il

n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître,

s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains

doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir

honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est

pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large,

ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes

qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne

tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages

possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous

appliquer avec franchise.

I

Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir

également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de

style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la

douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur

imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle

est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour

l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse

se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en

ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre

de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de

famille.

Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord,

n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle

est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la

tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette

prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous

assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités

d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un

témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas

exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point

sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la

longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité

attendrie?

Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles»,

nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New

York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur

milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des

aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par

certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de

vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète

du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une

force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant

la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère

indépendance, devant un célibat farouche et austère.

Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses

de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible,

afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose

si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir

sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin,

l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite

qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie

cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que

s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se

marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant

l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que

le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des

médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde

que déjà l'offre dépasse la demande!

A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble

impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui

pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par

l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la

femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la

femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes

aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant

le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien

au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens

intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de

son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de

l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction

stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un

condisciple ou un confrère.

Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il

est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est

toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin

d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction

féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres

par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très

spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les

doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force

de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des

grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le

mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des

Leroy-Beaulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle

seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en

éloignent déjà tous les jours.

Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par

l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce

qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de

vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même

jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent

guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont

relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit

aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui

préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le

public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien

plus heureuse avec son vieillard[126]!» Et notez qu'un sexagénaire

amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà

maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage

sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.

[Note 126: Émile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Débats_ du 18

janvier 1897.]

Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact

familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,

qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut

bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais,

tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à

recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses

du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa

dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne

s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale

et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896

est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais

voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les

classes) condamnés au célibat.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 128 / 203 题