IV

J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra

l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules

équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les

contradictions.

Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en

lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air,

suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop

d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école

buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée

entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans

bride à travers les pâturages.

Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme

d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et

obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle

Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est

bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous

(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les

manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité

humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,

il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent

même du mot intégral[98].» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale

nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les

chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir

réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité,

gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale

tout son sens et tout son prix.

[Note 98: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 8 septembre

1900.]

Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux

influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe,

cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des

femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,»

les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à

croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de

toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et

blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont

encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hâter de

leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un

congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait

avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu[100].

[Note 99: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]

[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]

Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues

d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse

est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour

libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de

haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut

convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette

stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,

les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils

sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité.

Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se

déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur

les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils

ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus

divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf

ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en

nous ces belles qualités?

Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit

l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous

l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des

collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes

écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà

l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les

degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où

les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la

bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites

par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette

extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci

étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre

auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont

ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que

le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.

J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire,

puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car

s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder

aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction

intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs

enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire

et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir

d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés.

Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond,

les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:

faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de

courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des

deux sexes, que le droit à l'éducation.

V

«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à

l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous

avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est

qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon

l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction

intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de

nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de

sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.

Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation

intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur

pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants.

C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de

contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le

monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles

ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels

n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique.

Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on

les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.

Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit

qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science;

qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir

tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains

en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est

s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond

qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine

formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,

qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de

l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son

intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.

Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je

n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La

science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour

une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et

laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît

généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une

forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui

en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son

action sur le coeur de l'enfant sera minime.

Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans

le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude

serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes

filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux

cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations

de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,»

aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus

inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux

besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à

l'«habitude de se maîtriser.»

Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la

beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner

pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence

humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science

sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans

toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à

l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour

les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût

et l'amour du beau[101].»

[Note 101: Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits

de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que

celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de

la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse,

le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au

culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un

principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du

devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui

scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous

représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes

travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant

gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations

sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en

grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs

muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant

leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait

bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.

Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite

que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des

mortels.

Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer

d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan

féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et

impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur

terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la

famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie

délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,

les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils

soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est

guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.

Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants,

trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de

surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable

indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts

de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit

de l'autorité sociale.

Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme

s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs

prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les

pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je

porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si

respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline

davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français.

Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des

oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui

l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est

menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 117 / 203 题