III

Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de

l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme

penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus

avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les

tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un

esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui

ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables

retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le

mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au

pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.

Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse

et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour

convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand

savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne

peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y

résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines

s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel

d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes

les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que

nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et

pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune

prétention à l'universalité.

Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à

travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout

net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir

assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les

femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de

l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait

être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes

filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de

vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des

fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle

d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux

jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant

plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien

que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de

femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les

filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles»

instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle

Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le

bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une

profession, elles ne sont point revenues[97].»

[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie

Maugeret au Congrès catholique de 1900.]

C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre

dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,

ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une

déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la

rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne

subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,

favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du

travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les

déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure,

risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même

assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée

avec avidité et reçue avec ivresse.

Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront

abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos

demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs

esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours

quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières

surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion

congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les

calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les

physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment

qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée

d'emplir la huche et le garde-manger.

En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la

science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de

les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle

fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les

hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture

intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura

libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de

l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples

auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine

de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils

jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour

prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais

il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles.

Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule

littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y

résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature

et une nécessité de la vie sociale.

Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils

puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et

au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de

la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour

ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette

de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des

masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce

vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une

aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse

tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction

intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment

généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.

La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences

qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible

qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de

vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense

de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre

devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui

permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste?

Est-ce sage?

Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement

secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le

payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est

souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le

recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles

dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des

connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font

preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le

maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci

laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à

cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient

s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre.

J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement

aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes

de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui

suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le

point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence,

sans secousse, sans coercition?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 116 / 203 题