Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de
l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme
penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les
tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un
esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui
ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le
mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au
pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.
Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse
et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand
savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne
peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y
résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines
s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes
les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que
nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et
pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
prétention à l'universalité.
Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à
travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout
net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les
femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de
l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de
vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle
d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux
jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant
plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien
que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de
femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les
filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles»
instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le
bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une
profession, elles ne sont point revenues[97].»
[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie
Maugeret au Congrès catholique de 1900.]
C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre
dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une
déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la
rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne
subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du
travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les
déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure,
risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même
assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée
avec avidité et reçue avec ivresse.
Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront
abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos
demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs
esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours
quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières
surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion
congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les
calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les
physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée
d'emplir la huche et le garde-manger.
En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle
fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les
hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura
libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples
auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine
de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais
il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles.
Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule
littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
et une nécessité de la vie sociale.
Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils
puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et
au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de
la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette
de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des
masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce
vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une
aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse
tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction
intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment
généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.
La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences
qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible
qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense
de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui
permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste?
Est-ce sage?
Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le
payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles
dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des
connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le
maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à
cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient
s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre.
J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement
aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes
de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui
suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le
point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence,
sans secousse, sans coercition?