Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en
valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
_L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes_:
telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui
encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder:
tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial
distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa
charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au
séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs
efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la
liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi
et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles
soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.
Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent
sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de
chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et
afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage
d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de
sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour
la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de
la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques
efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.
Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui
convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est
pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à
l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui
réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des
déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières
libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?
C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire
qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins
d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer.
Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui
nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons.
Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le
législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études,
institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux
cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez
payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée
du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.
En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une
instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent
irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une
bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille.
En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit
dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas
instructif[102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères
décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues
spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et
tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à
modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type
uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?
[Note 102: Alfred FOUILLÉE, _L'Instruction intégrale_. Revue bleue du
mois d'octobre 1898.]