II

Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer

militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une

brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju

s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à

se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société

égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les

enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises

habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture,

la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un

mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans

distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit

le travail auquel on les destine[92].» Bien que M. Baju nous vante les

joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement

pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de

force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre,

aspire au grand air de la liberté individuelle.

[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]

L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous

les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts

d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes.

Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant

des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et

socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen

d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur

assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction

intégrale.

Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si

frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien

qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur

ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer

aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins

domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir

leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix

la culture de leur esprit?

Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort

d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime

socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront

graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments

deviendra un «service social[93]». Pourquoi la cuisine ne

rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque

famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les

consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme

cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus

séduisants.

[Note 93: La _Petite République_ du 15 janvier 1897.]

Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de

certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une

équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de

nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature

peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M.

Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de

pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective

infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un

autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré

ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des

travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette

considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de

la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.

Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point

d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes

de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une

autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.

Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la

cuisine et du lavoir[94].» On ne saurait évidemment multiplier les

femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir.

Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais

par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés?

Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques

privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant

de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme

est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la

servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous

ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des

misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la

soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.

[Note 94: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.]

Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par

la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de

l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la

femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité

douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes.

L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la

cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage[95].» Il ne faut plus

de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les

servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre

les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront

affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la

mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et

vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront

ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être

transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la

vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans

nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que

la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur

isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère

commun ou un éclairage collectif[96].

[Note 95: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, pp. 157 et 159.]

[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]

Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont,

jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est

guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail

domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il

soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour

toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des

conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les

perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir

sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de

l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne

sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et

que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la

science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les

vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des

merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a

perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins

meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié

le ménage et libéré les ménagères.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 115 / 203 题