III

Deuxièmement, la culture de la femme doit être _morale_. Après la

formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses

se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en

honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes

filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende

capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à

peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée

négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite

de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon,

qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et

de la direction du ménage, du développement physique et moral de

l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la

dignité de la mère.

Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un

jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous

apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de

valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné,

accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la

forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne

sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit

donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active,

de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits

capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal

de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui

que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].»

[Note 83: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]

Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une

autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent,

pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de

développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse

l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à

l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une

sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du

désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou

dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées,

annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite

bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne

sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par

procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance,

elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans

énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne

connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse

mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent

faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave

est prête.

Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la

première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il

sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à

étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et

bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de

Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les

fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus

louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?

Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but

essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire

contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui

constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur

sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son

premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une

règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien

équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien

entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals

et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la

maternité plus de vigueur et de santé.

Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles

la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers

compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies

obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui

inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude

scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui

servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que

l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce

côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment

et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie

et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers

le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein

d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui

viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le

gouvernement de soi-même.

Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission,

de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les

enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à

l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles.

C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale.

Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus

nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants.

De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des

hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon

escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de

l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende:

_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.

Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas

atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les

ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie

pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un

devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus

exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?

On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les

plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent

leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs;

et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des

antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les

ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur

la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner

sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en

connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui

seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques»,

tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a

plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur

milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement

«raisonnables».

Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus

sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis

perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du

prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le

roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables

délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités

de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations

d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une

succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses,

l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent

en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies

de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à

charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui

aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de

l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des

obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où

l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la

vieillesse.

«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en

France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait

un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence

interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est

qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants

sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant

les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en

s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la

vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en

certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune

âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.

Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à

bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons

pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les

jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait

trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement

jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur

dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des

éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances

possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant

la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases

de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à

mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du

foyer.

Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans

les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on

renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la

vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par

«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à

petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une,

dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans

le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains

d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il

serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux

fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La

jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.

Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout

apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront

plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité

risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une

éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les

instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de

leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice

normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.»

J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien»,

dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à

étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de

l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite

l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage

sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer

efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses

n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir

magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.

Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les

nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent,

échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en

toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on

réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou

l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des

pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice

expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel,

et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les

écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous

d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs

étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer

radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie

fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes

filles «sans duvet»[84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains

rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou

fanée pour la vie.

[Note 84: Léon CROUSLÉ, _Nouvelle éducation de la femme dans les classes

élevées_. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.]

Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves

dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une

eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,

la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la

connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer

l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse

remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière,

vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que

superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et

la vérité.

Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences

particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en

principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous

mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la

formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains

éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans

déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire

tomber la poussière de ses ailes.

Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les

institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci

que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements

intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il

y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique,

des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très

exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience

se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à

nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 110 / 203 题