IV

Troisièmement, la culture de la femme doit être _sociale_. Ceci est

nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des

fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais

quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité

une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la

légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des

réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une

force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils

viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes.

Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès

illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des

ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents

n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les

plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des

questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,

des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et

demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux

que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour.

Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres

est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le

devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de

_socialiser_ l'éducation.

Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les

femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste

longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni

l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre

immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers

d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de

refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance

à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière,

cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les

tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la

misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce

que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le

pratiquer?

Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce

qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la

médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile,

employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux

demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et

dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se

traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi

condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage

qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les

devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point

des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et

qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux

qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur

bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à

toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la

vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans

leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs

deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes

et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités

cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il

n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités

jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser

violemment jusqu'à eux.

«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos

filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient

pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont

priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité

du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme

est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique

l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des

ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.

J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il

n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si

fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société

tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la

justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste

n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement

des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou

même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut

être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à

cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les

heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.

Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole,

pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la

patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est

incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un

philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par

quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des

tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de

mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et

fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune

fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,

guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux

femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les

bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer

les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs

ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes

riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si

divisée!

Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et

les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les

âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer

les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les

mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles

pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres

d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque

semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées

d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme,

ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et

de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos

semblables.

A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève

de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait

être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous

regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous

ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les

coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire

le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de

la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.

Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de

vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer

double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne

autant que celui qui reçoit.

Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités

nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence

juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter

un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas

essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez

à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence,

votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout

entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du

dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler

d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que

la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.

Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous

commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce

qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît!

L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas.

Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme

une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il

ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social

consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?

Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les

quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé

de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et

méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité

atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux

renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que

la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder

fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté

comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple

visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors

refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce

qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône

individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant

inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;

sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par

lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux

d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres

avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée,

sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères

affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous

aiment!

Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y

respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts

désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de

perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment

et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons

point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.

Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre

sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage

seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux

enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane

aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs

coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où

des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur

sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous

y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que

le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre

existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et

de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de

l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins

clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se

pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,

craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en

mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis

indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.

Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour

nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément

fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts

présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet

idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse

distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons

ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de

toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes

filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour

l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles

ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais

simplement le devoir[85].» C'est parfait.

[Note 85: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]

Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que

l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui

puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je

compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou

protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les

établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble,

du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter

les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux

pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.

Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes

dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité

chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,

l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur

plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une

source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la

religion.

V

Quatrièmement, la culture de la femme doit être _religieuse_. Nous

voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire

de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,

parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que

tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force

et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus

réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard

aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe,

la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à

son secours.

De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous

savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa

nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif

est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en

présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un

consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce

monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte

d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de

la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes

croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève

leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.

C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si

agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes.

Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la

mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles

traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce

que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en

sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est

une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.

A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent

point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est

plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier

passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte

catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant

de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une

violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance

une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse

se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes

filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un

enthousiasme et une ferveur mystiques.

L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la

religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale

indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour

qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de

filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se

plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au

moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté

qui nous reste serait bientôt réduite à rien.

Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout

en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi

scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés

fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion

est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que

la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des

préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en

dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le

poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement

de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit,

sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses,

qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs

élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et

très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous

autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire

une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des

difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des

convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»

Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin

d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus

forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient

plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même:

jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses

qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus

débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce

qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de

la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre

l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font

deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M.

Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de

la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a

point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose

point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une

région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès;

elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle

complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose

dire, elle la couronne[86].»

[Note 86: Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les _Raisons de

croire_.]

D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi,

sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre

grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme;

coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou

pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup

de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent

point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur

l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la

science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans

les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.

Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent

point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation

téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le

dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de

pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à

regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de

soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater

l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme

toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la

foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres

qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la

noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le

doute.

«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un

malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral,

et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a

déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De

grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons

pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction

irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente

ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et

la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,

de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre,

d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la

religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France

«déchristianisée»?

A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit

réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa

clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à

l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites

dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité

du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses

saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et

endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui

secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes

soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un

ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.

Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la

présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que

«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que

l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester

fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les

âmes[87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?

[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]

Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de

l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles.

L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable

curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des

ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus

exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme

prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut

quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses

yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de

l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout

apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on

ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?

Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière

estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation

suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à

l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y

tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la

licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les

détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe.

Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas

nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier,

apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son

jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire

qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies,

les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues

de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point

l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la

légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons

à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles

préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,

loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du

bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus

solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront

affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent

trop souvent à la vertu et à la dévotion.

Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous

semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de

ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le

malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole

d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les

exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte

contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie,

elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa

famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la

jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de

l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.

Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines

têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons

qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre

incorruptible. Après la règle, l'exception.

Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne

détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la

jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir

sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science

doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle

qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne

se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce

que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et

qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la

science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous

servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui

consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par

la foi.

Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la

seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps,

certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté

d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans

altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté

n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors

d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre

et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement,

sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y

verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité.

Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation

dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère,

quand celle-ci peut s'y consacrer.»

Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention

désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une

intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme

les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et

pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une

jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons

d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture _rationnelle_,

_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera préparée, à la vie aussi bien

qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la

terre tout son devoir et toute sa destinée.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 111 / 203 题