Premièrement, la culture de la femme doit être _rationnelle_. Autrement
dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée
aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité
inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être
moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même
manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que
son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa
nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place
dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées
de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.
Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme
s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines.
Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se
nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne
s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et
M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à
être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que
«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il
faut la lui enseigner, à elle, différemment[77].» Il ne s'agit pas, bien
entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
édulcorée et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement,
comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la
vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de
tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit[78].» Y
a-t-on réussi?
[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopédique, _loc. cit._,
p. 908.]
[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]
A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges,
des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que
possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons.
Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies,
étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre,
leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction
des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été
organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement
compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création,
l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression
régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on
puisse douter de son extension croissante.
Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a
proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une
École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à
fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.»
Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--_Les Religieuses
enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat_--a été mis à l'index par
une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date
du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts
religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de
répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles
à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que,
si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation
projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation
et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur
imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même
entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
d'éducation à l'uniformité régimentaire.
Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel
qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et
aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a
écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à
même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une
parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son
intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de
balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient
pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger
en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage
en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité
d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un
régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes,
tous diplômés.
Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée
normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où
grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par
excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de
l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de
la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si
difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à
une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés?
Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.
Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la
différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme
puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait
urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses
formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles
d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en
favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes
les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement
commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources
d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par
une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient
capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté
que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?
Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord:
l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes
devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils
sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines
ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de
toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs
publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles
professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et
sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner
satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser,
puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement
agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.
Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne
tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile
d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels
auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils
méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très
difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il
faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des
études et le surmenage des élèves.
Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète.
S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les
femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les
hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole
France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
ses diaconesses[79].»
[Note 79: _Le jardin d'Épicure_, p. 192-193.]
Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est
particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de
leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de
petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment
besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement
meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison
brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de
brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres
petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les
études féminines, surtout dans les établissements religieux.
Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur
l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse
officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques,
se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et
leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec
aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent,
se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et
torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que
les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis
que les classes enfantines sont laissées naturellement aux
institutrices.
On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris
l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement[80].» Mais, pour
enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen
plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent
infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on
verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les
bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à
l'éducation.
[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non
seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la
condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement
à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les
imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances
de l'esprit féminin.
Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut
pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion.
Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don
d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la
raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles
généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non
qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte,
sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables
de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
«de seconde main[81]», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent
qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se
défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que
l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi
je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en
cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et
les belles intelligences.
[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]
Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison
d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus
périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans
l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps
soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas
un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi
charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la
raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir,
elles auraient trop de peine à les porter.»
A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui
de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus
accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et
les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de
soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral.
Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste
l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé[82]. A pousser
trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la
nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui
ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous
voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et
de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche
féministe.
[Note 82: P. Augustin RÖSLER, _La Question féministe_, p. 123.]