I.--L'ÉDUCATION DES FILLES DOIT ÊTRE CONFORME AUX DESTINÉES
DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--ÉDUQUER, C'EST
FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.
II.--CULTURE «RATIONNELLE».--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT
SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION
PROFESSIONNELLE.--ÉCUEILS À ÉVITER: L'INFLATION DES ÉTUDES
ET LE SURMENAGE DES ÉLÈVES.
III.--CULTURE «MORALE».--APRÈS LA FORMATION DE LA RAISON,
LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONTÉ.--MENUS
PROPOS DE PÉDAGOGIE FÉMININE.--IDÉES NOUVELLES SUR
L'ÉDUCATION DES FILLES.--LA «DOGMATIQUE DE L'AMOUR».--NOS
SCRUPULES.
IV.--CULTURE «SOCIALE».--ESPRIT NOUVEAU DE L'ÉDUCATION
MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE
MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RÉPONDRE.
V.--CULTURE «RELIGIEUSE».--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE
CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA
SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION
ET LA MORALITÉ DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR
SERA PROFITABLE A LA PIÉTÉ ET A LA VERTU DES FILLES.
Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la
pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées
plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs
auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.
I
Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être
épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution
mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses
faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la
chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec
toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais
c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de
sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité,
elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à
l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.
Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne
remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à
la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus
dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La
maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.
De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette
vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire
chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la
jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de
l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait
pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou
criminelle»[76].
[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]
Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes.
Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du
choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir
solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à
elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien
que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de
famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui
permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là
est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de
veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à
même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par
un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que
l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.
Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons
plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins
communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances
distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être
éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de
l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les
représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que
«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que,
de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de
Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»
En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à
toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous
avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce
qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un
individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et
souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour
elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et
qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou
soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le
bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la
principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la
dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier
la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou
veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à
l'éducation moderne des filles.
Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les
hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car
le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que
l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une
culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle,
morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre
programme pédagogique, ont besoin d'explication.