Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve
point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni
même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que
Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une
«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».
A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines,
l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de
la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses
questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de
pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction
féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été
donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très
attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et
franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se
dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe
une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une
musique parfaite avec de nobles paroles.»
Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins
sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée,
que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les
moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez
crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de
s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où
elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne
rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes,
conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au
monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien
faire et pour ne dire que des sottises![72].»
[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]
Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus
éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle
plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les
agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent
avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles
causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur
manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les
familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits
talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent
les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.
Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des
jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A
méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent
faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir
dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de
petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette,
frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.
«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à
travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes
les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille
et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les
apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le
discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire
phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme
automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire
exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à
l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée,
violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un
traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude
en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A
cela, quel remède?