III

Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve

point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles

s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni

même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en

dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles

seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que

Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une

«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».

A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines,

l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de

la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile

pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses

questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de

pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction

féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été

donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très

attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et

franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse

sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail

ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se

dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux

mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe

une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse

image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une

musique parfaite avec de nobles paroles.»

Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins

sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée,

que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les

moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui

dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez

crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de

s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces

créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,

«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où

elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne

rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes,

conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:

l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de

Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au

monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien

faire et pour ne dire que des sottises![72].»

[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]

Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus

éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle

plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les

agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce

n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent

avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien

que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles

causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet

art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur

manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les

familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts

d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits

talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent

les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.

Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des

jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement

et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit

point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A

méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent

faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir

dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,

excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de

petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette,

frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.

«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!

L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à

travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes

les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous

les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille

et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les

apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le

discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire

phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme

automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire

exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage

recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à

l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en

teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée,

violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un

traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude

en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A

cela, quel remède?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 104 / 203 题