Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon
ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur
du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète
indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation
correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours
et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves.
Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les
ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment
voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?
Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une
épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à
l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de
simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des
«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale,
d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée
savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y
ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à
enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au
mari et une directrice plus éclairée aux enfants.
Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par
son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le
réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on
réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair
et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment
douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence,
son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les
femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir
aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à
notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact
journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable
clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou
le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se
détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la
première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus
profondes.»
Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie
des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de
l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
moderne[71].»
[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 810.]
Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus
naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué
l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses
moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre?
Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour:
rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam
reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici
maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles
d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris
qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
le souffriraient pas.
Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un
exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une
ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y
trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin
réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la
femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème
du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à
gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui
concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine.
Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et
cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles
pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie».
Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la
communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
jour à la sueur de son front?