II

Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon

ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la

futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur

du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète

indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation

correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours

et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves.

Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les

ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment

voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?

Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une

épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune

fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à

l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de

simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des

«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne

voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale,

d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée

savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y

ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à

enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au

mari et une directrice plus éclairée aux enfants.

Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par

son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le

réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on

réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair

et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur

insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment

douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence,

son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient

la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera

pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute

de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les

femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir

aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à

notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact

journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable

clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou

le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir

raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se

détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la

première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus

profondes.»

Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur

domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons

à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des

femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie

des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de

l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie

moderne[71].»

[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28

novembre 1896, p. 810.]

Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en

raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus

naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué

l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur

ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses

moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre?

Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la

science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour:

rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la

gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam

reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici

maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles

d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris

qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait

illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne

le souffriraient pas.

Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un

exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une

ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y

trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin

réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner

gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la

femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème

du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos

soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à

gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui

concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par

les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine.

Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et

cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes

aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules

pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles

pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie».

Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer

profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la

communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque

jour à la sueur de son front?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 103 / 203 题