IV

Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être

double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les

préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se

tiennent.

Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les

jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop

de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les

préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital,

les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise

se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler

une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci

de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans

la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait

coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans

et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier

pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait

développement[73].» Est-ce donc si difficile?

[Note 73: Cité par REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos,

p. 339.]

Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On

calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à

s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou

autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur

manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts

sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire

et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter

ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est

inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le

mépris de tout ce qui ne l'est pas[74].»

Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des

femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est

beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher

les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un

bien pour la patrie, un gage d'avenir[75].» A ces mots de Mme Edgar

Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature

légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout

profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus

de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de

maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les

enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,

avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui

enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les

«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes

que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont

accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les

hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.

[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopédique, _loc. cit._, p.

908-909.]

[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 105 / 203 题