II

On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le

beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la

peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et

l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique?

C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont

sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout

apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes

études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle

de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences

naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,

géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des

facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la

fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de

Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de

pharmacie.

L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes.

Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les

chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie,

l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les

mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un

renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les

frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte

photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter

toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur

latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait

pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte

un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures

fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision

extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la

journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon

construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité,

font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65].

[Note 65: C. DE NÉRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustrée du

1er novembre 1896.]

Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient

tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au

lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous

venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour

du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont

minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables

comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire

parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de

nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur

imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par

conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.

En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou

naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes

feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des

femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore

qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables

de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches

patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est

impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons

maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes

les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice,

inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des

têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas

à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les

genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie

souverain.

Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté,

c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes

filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans

remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font

appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles

acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles

reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec

précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;

elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte;

le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,

les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des

sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement

sentir et aimer.

Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut

apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la

logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à

être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre

juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où

elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une

honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais

d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des

historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux

vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des

femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,

de trop grandes espérances d'avenir.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 95 / 203 题