Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale
les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
facultés de l'esprit féminin.
En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel
qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution,
cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles
commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est
un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est
l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette
verbosité est fille de la sensibilité.
Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui
n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche
l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un
mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité
vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une
femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue
haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et
de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent
en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement
d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins
par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et
piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles
manqueraient un lien et un écrin.
La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de
lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune
nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun
enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y
a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes».
C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles
donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions
ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu
de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres,
sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des
mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement
appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction
changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce
qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée
de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est,
aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut.
On peut être académicien, hélas! sans être immortel.
Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une
plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie
même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante
façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau,
et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec
application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné
parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse
poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle
reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie
d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par
tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette
sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions
de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
plus de sensibilité que de littérature.
A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression
vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue»,
je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop
vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont
pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur
talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un
dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à
l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur
est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête
avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu.
Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et
Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère.
Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus
flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul
souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle
les célestes nuées, les divinités des oisifs[66].»
[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]
Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce
que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au
flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles
sont trop émues au moment où elles écrivent[67].» Ce jugement est encore
de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout
simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le
coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément
remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans
transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet,
ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand
le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression
définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence
désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.
[Note 67: Jules LEMAÎTRE, _George Sand et les femmes de lettres_.
Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.]
Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore
Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de
l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et
des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est
l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs
âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments
désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des
lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il
faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne
s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la
volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur
aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et
si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.