III

Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale

les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,

l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres

facultés de l'esprit féminin.

En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie

et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les

hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel

qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution,

cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque

dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles

commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est

un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est

l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette

verbosité est fille de la sensibilité.

Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller

en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui

n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche

l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un

mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui

l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité

vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une

femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue

haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et

de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent

en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement

d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins

par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et

piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles

manqueraient un lien et un écrin.

La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de

lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune

nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun

enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait

pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y

a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes».

C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles

donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions

ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu

de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres,

sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les

meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des

mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le

encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance

de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement

appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction

changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce

qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée

de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est,

aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut.

On peut être académicien, hélas! sans être immortel.

Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une

plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie

même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante

façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau,

et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont

de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y

réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers

honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec

application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné

parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand

poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse

poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle

reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie

d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue

palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les

jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par

tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette

sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte

d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions

de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a

plus de sensibilité que de littérature.

A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et

artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression

vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue»,

je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop

vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.

«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,

elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont

pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis

acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur

talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un

dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à

l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien

qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur

est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer

ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête

avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu.

Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et

Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère.

Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus

flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans

les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,

vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul

souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec

ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle

les célestes nuées, les divinités des oisifs[66].»

[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28

novembre 1896, p. 840.]

Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce

que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au

flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression

trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles

sont trop émues au moment où elles écrivent[67].» Ce jugement est encore

de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout

simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le

coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les

charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément

remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main

tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans

transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet,

ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand

le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression

définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence

désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.

[Note 67: Jules LEMAÎTRE, _George Sand et les femmes de lettres_.

Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.]

Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore

Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident

heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de

l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et

des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue

qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est

l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs

âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments

désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.

Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de

phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des

lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il

faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne

s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par

ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la

volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en

perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des

sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur

aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et

si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 96 / 203 题