Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de
l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu
inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte
et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette
curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,»
comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de
mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette
passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets
de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée,
appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun
de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants
de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les
traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous
aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles
devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
corriger.
Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles
l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser.
Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
le don de la découverte et le génie de l'invention.
Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu
que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point
d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue
des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du
chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des
nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font
les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est
leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore
Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides[62].»
[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.]
Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte
sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du
verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon
remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en
beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut
enseignement.
Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit,
d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la
tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est
plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien
ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin
de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces
raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que
j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles
persuadent mieux.»
D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que
vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le
domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à
saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est
spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de
conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues
qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont
droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier
mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment,
une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à
l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le
sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne
de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de
la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations
successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut
s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a
vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions
d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le
professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les
idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses
faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés,
dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences
personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont
inséparables du tangible, du réel.
Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs
et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez
celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments.
Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de
l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à
considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»
Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête
encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire
oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos
des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les
détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes
et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la
femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude
intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues
d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands
horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un
sujet à coordonner une matière.
Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous
faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en
le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce
travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras.
Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches
patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse
Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même
point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines,
mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu
de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de
pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.
Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées
générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent
mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les
vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la
raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait
au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être
d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux
idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus
d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une
faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
finir[63].»
[Note 63: Cité par A. REBIÈRE, _Les femmes dans la science_. Opinions
diverses, p. 294.]
A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui
consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à
chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser
émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart
d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises
en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée
et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais
Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre
plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la
raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont
surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en
France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître
l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé
l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées,
«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création
commence.»
Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé
partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude
restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des
déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les
exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette
différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les
mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à
développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas
autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la
tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est
une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
raison chez les femmes.